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INTERVIEW GREG BEUGNOT

C.R.E.A.M.
25/11/2005 - 16:52   Par C.R.E.A.M.

Interview réalisée en fin de saison 2005

Au début des années 1990, vous avez lancé Alain Digbeu et Laurent Pluvy dans
le grand bain. Qu’est-ce qui vous a amené à ce choix ?

Le contexte, déjà. A Villeurbanne, à l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’argent. Déjà l’année précédente, il y avait Christophe Dumas dans l’effectif, issu de la formation villeurbannaise. Le petit Granotier, qui est à Quimper maintenant. Cholet nous avait prêté Bruno Coqueran. Il y avait donc Pluvy. Digbeu, lui, n’est arrivé qu’en fin de saison. La volonté, c’était de dire : “On a un bon centre de formation, il y a des bons jeunes : on va compléter notre effectif avec ces jeunes-là.” Quand j’ai eu l’équipe au stage de pré-saison, j’ai dit aux jeunes : “Ecoutez, il y a des places à prendre. A vous de faire les efforts, à vous de travailler pour devenir les futurs professionnels à la place de ces joueurs-là.” Et en un an, honnêtement, on a eu d’agréables surprises. Et donc, j’ai commencé à lancer certains dans le bain.

Etes-vous plus attirés par la gestion d’un groupe d’hommes ou plutôt par la
formation d’individus au profit du collectif ?

C’est complémentaire. Je pense que tant qu’on n’a pas la possibilité d’investir
sur des joueurs stars, les meilleurs qu’on peut trouver sur les marchés européen
ou américain, il est important de s’appuyer sur le collectif. Et j’ai toujours
essayé d’articuler mes collectifs avec des joueurs expérimentés, et de doubler
les postes par des jeunes qui sont en devenir. Pour qu’il y ait une volonté de
remise en question des “professionnels” et pour qu’on ait une dynamique à
l’entraînement, parce que les jeunes sont toujours motivés pour débuter une
carrière en pro. Donc ça nous apporte une intensité d’entraînement intéressante.

Quels sont les critères qui motivent chez vous la sélection d’un jeune à
former et à intégrer dans un groupe professionnel ?

Le premier abord, c’est la qualité technique. Parce qu’on ne le connaît pas, le
jeune : on l’a juste vu en espoir ou on le voit évoluer dans d’autres clubs.
Après c’est sur les qualités mentales à travers l’entraînement. Je pense que les
jeunes qui percent sont ceux qui ont le plus de volonté, le plus d’abnégation,
qui travaillent plus, et qui sont plus à l’écoute. Il y a des joueurs, hélas,
qui ont un potentiel peut-être supérieur à d’autres, mais qui n’ont pas cette
envie de rentrer dans un collectif, qui n’en font qu’à leur tête, qui n’ont pas
assez de disciplines de travail. Et souvent, hélas, ces jeunes-là n’y arrivent
pas alors qu’ils sont certainement plus doués que d’autres au départ.

Est-ce que vous prospectez vous-même pour choisir les jeunes talents ou
pêchez-vous plutôt dans le centre de formation ?

Eventuellement, moi, si je repère un jeune, je peux essayer de l’orienter vers
notre centre de formation. Sinon, il y a des critères que je vois avec
l’assistant qui est responsable du centre de formation. Par rapport aux manques
qu’on pourrait avoir sous X années en professionnel, je lui demande de cibler
les potentiels qui puissent être les futurs joueurs de l’équipe de Chalon. On
avait fait la même chose sur Villeurbanne. Pour avoir la possibilité que ces
jeunes-là puissent basculer dans le secteur pro. Si c’est pour les former, que
les former, sans avoir une possibilité de leur ouvrir une porte au niveau de
l’équipe professionnelle, c’est stupide. Ce qui était le cas du petit Pluvy,
même s’il avait Delaney Rudd devant. La volonté était toujours qu’il puisse, à
un moment ou à une autre, devenir une pièce importante. Il l’a été, puisque plus
ça allait moins Delaney, entre guillement, jouait et plus Pluvy jouait. Mais il
y avait une bonne complémentarité entre les deux.

Est-ce que vous intervenez parfois dans le processus de recrutement du centre
de formation ?

Oui. Je vais même à la limite intervenir avant et pendant. C’est-à-dire que je
peux aussi à la fin d’une saison demander à ce que certains jeunes ne restent
pas. Parce qu’on se veut maintenant être un centre de formation un peu élitiste
et qu’on n’est pas là pour faire de la garderie, et que s’il y a des enfants qui
viennent chez nous et qui n’ont pas envie d’être un jour des professionnels, on
les garde pas. Notre but, c’est de les amener au plus haut niveau. Après, eux,
si leurs motivations, c’est de jouer en N1 pour gagner trois francs six sous,
c’est pas notre politique. On essaye. Si ils sont limités après, ils auront la
possibilité d’aller sur de la Pro B ou de la N1. Mais, il faut qu’au départ ils
aient les qualités physiques, mentales, et techniques pour essayer d’être des
professionnels.

Comment intégrez-vous un jeune joueur dans un groupe pro, puis en compétition
?

J’utilise beaucoup les matchs amicaux, parce que ce sont des matchs sans
pression où je peux guider les jeunes par rapport à ce que je souhaite qu’ils
fassent sur le terrain. Après en fonction de ça, c’est les mettre petit à petit
dans diverses circonstances sur le terrain dans des matchs officiels. Si on
prend l’exemple de Thabo Sefalosha, il y a deux ans, je pense qu’au début sur
les matchs amicaux, il a beaucoup joué, il a fait beaucoup d’erreurs, ce qui
était souhaitable, pour pouvoir lui dire : “Pour jouer en professionnel, il faut
que tu me gommes ça et ça. Ca ne sert à rien dans ton jeu. Donc, reviens sur ce
qu’on t’a demandé et essaie d’imposer ça.” Et, après, il a réussi sur la fin des
matchs amicaux à avoir une certaine forme de stabilité dans son jeu. Donc,
après, on l’a mis au compte-goutte dans le championnat. Au début, il jouait
deux-trois minutes, et dès que je sentais qu’il était un petit peu en-deçà de
ses possibilités ou qu’il repartait dans des travers qui ne lui étaient pas
bons, je le sortais. Et en fin d’année, il a été le joueur qui sur l’année a
joué le plus. Ca veut dire qu’en un an il a réussi à s’imposer comme joueur de
potentiel professionnel.

Quelle est l’approche mentale que doivent avoir les joueurs ?

Premièrement, ne jamais douter de leur potentiel. Car un joueur qui doute, c’est
un joueur qui ne saura pas prendre ses responsabilités au moment opportun et qui
va se disperser dans son jeu. Et ça c’est pas bon. Chaque joueur a des qualités
propres. Ou naturelles, ou ce qu’il a appris quand il était très, très jeune. Si
on estime qu’il peut évoluer en professionnel, c’est grâce à ces qualités-là. A
partir du moment où il les a, il ne faut pas qu’il doute de ça. Ca, c’est sa
base de repli. Quand il est en situation d’échec, il peut retomber dans ce
jeu-là, ça va le rassurer. Donc la première chose, c’est le doute. Après, c’est
son acceptation de la discipline des professionnels et de la volonté que le
coach a de le faire évoluer. Sans brûler les étapes bien sûr, parce que souvent
les jeunes sont impatients et voudraient tout apprendre. Ils regardent un match
NBA et voient un joueur qui est comme ça et ils voudraient faire pareil. Alors
que ce n’est pas forcément utile au moment où on travaille sur sa progression.
Ca lui sera peut-être utile plus tard, mais il aura le temps de le travailler
plus tard. Donc ça, c’est très important, la discipline de travail. Et puis
après l’état d’esprit, bien sûr. C’est indéniable. Un jeune qui est entre
guillemets tordu -pardonnez-moi l’expression- et qui n’accepte pas la discipline
du groupe, qui est en marge du groupe, il aura du mal à évoluer.

Lorsque l’on parle de formation à Chalon, que faut-il comprendre ? Plutôt
préparation au jeu professionnel ou bien une approche pédagogique qui permet
l’accomplissement de soi sur et hors du terrain ?

L’approche pédagogique, elle est faite quand ils arrivent dans le centre de
formation, pour leur donner les bases, que ce soit sur le terrain ou en dehors.
Une fois qu’ils ont cet acquis-là, c’est plus une orientation, même par rapport
à leur formation et leur prestation sur le terrain en équipe espoir, de pouvoir
jouer en professionnel. C’est-à-dire en résumant, on s’en fiche d’être Champion
de France espoirs. On préfère perdre les matchs, mais que les joueurs espoirs
évoluent sur le terrain comme risque d’évoluer un joueur en professionnel. C’est
complètement différent : on ne va pas les faire rentrer dans un carcan en
espoirs et limiter l’éclosion de leurs potentiels. On va plutôt affaiblir
techniquement l’équipe, mais faire en sorte qu’ils puissent évoluer dans leurs
registres.

Quelle est la période durant laquelle vous mettez l’accent sur le
développement individuel du joueur pendant la saison ?

Alors, il y a des fiches de travail qui sont consacrées à cela. Tant sur le plan
physique que technique. Et en général, ils ont avant de partir en vacances soit
un programme d’entraînement physique, soit aussi une volonté de notre part de
dire “On aimerait bien que tu reviennes des vacances, que tu t’assumes et que ce
soit pas de l’assistanat, et que tu nous développes telle chose.” Donc on lui
montre les exercices. On lui dit ce qu’il doit travailler, et c’est à lui de
temps en temps, s’il est sur Chalon, de venir à la salle pour le faire, ou s’il
est rentré chez lui ou en vacances, d’aller sur un playground ou dans une salle,
pour pouvoir travailler ça. Parce que l’éclosion vient aussi de la volonté qu’a
le joueur de vouloir progresser indivuellement. Si on les assiste, en fait, ils
deviennent robotisés. Et là ce n’est pas très bon car ils le font pour nous, et
pas pour eux. Donc il arrive un moment où on leur fait comprendre que dans leur
jeu ils vont avoir besoin de ça. Que ce problème technique, on aimerait bien le
résoudre, mais que ce soit eux aussi qui fassent l’effort pour le travailler.
Quand ils reviennent, quand il y a une évolution, on corrige, par rapport à
l’acquis qu’ils ont.

Que peut-on tirer comme bilan sur la dernière saison passée par rapport aux
évolutions de Thabo Sefolosha et Mickaël Mokongo ?

Bah écoutez, c’est plus que positif. Au niveau de notre équipe car, c’est
indéniable, ils ont apporté du sang neuf, ils ont apporté une défense, ils ont
apporté des qualités physiques, des qualités techniques, ils ont évolué dans
leur tête par rapport à la discipline professionnelle. Mais ce qui est le plus
important je crois, c’est qu’aujourd’hui, que ce soit Thabo en premier, Mickaël
en deuxième, le grand Atuashvili, ils sont sur toutes les tablettes des scouts
américains. Donc ca veut dire aussi qu’on les forme, mais qu’on sensibilise les
américains par rapport à notre formation. Donc c’est bien, parce que un jour la
formation française sera reconnue aux Etats-Unis. Deuxièmement, les gamins qui
rêvent de NBA, aujourd’hui, ils savent que peut-être un jour les portes vont
s’ouvrir. C’est pas mal non plus par rapport à notre crédibilité sur la volonté
de chercher des jeunes en disant “Ecoutez, nous on fait pas rêver, mais venez
travailler chez nous. Regardez vos prédécesseurs, il y en a qui va peut-être
drafté l’année prochaine, y en a qui est sur toutes les tablettes …” Que ces
gamins-là sachent que ça ne va pas être que de la formation “nombriliste”,
former pour garder. Non, nous, si un jour, ils ont des opportunités de jouer
dans les meilleurs clubs européens ou en NBA, et bien ils partiront.

Dernière question : quels sont les prochains élèves sur les tablettes du
coach Beugnot ?

Ah, on a deux-trois petits potentiels qui arrivent derrière. Il y en a un que je
vais incorporer dans l’équipe professionnelle l’année prochaine (cette saison -
NDLR). C’est le petit Philippe Braud, qui est un très bon shooteur. Il faut
l’aguerrir au niveau défensif, au niveau jeu sans ballon, au niveau percussion,
mais il y a de la qualité derrière et il a envie d’y arriver. On a derrière un
joueur qui arrive en cours d’année, qui est un gros potentiel africain (Samba
Gueye - NDLR), qui lui a un talent monstre, fou, qui était exploité au poste 4,
alors qu’il doit faire 2m06, qui est très aérien, qui a des qualités de main,
qui peut tirer extérieur. Donc, lui, on aimerait bien lui faire faire sa
formation sur le poste 3 pour que ce soit un grand ailier au niveau français,
NBA ou européen. Et derrière, on a encore un ou deux potentiels qui eux pourront
à mon avis évoluer en Pro en France, qui auront peut-être du mal à sensibiliser
les meilleurs clubs européens ou NBA, mais qui sont des joueurs à fort
potentiel. Nous, on aimerait pouvoir année par année sortir un jeune. Même s’il
y aura un trou à un moment, j’ai toujours essayé de sortir un jeune par année.
Plutôt que d’en avoir 4 une année et plus rien pendant dix ans. C’est pour ça
qu’on a beaucoup de renouvellement. On abeaucoup de joueurs qui vont quitter le
centre de formation parce qu’ils ne progressent pas, parce qu’ils n’ont pas
cette envie-là. On est plus un centre de formation élitiste, alors il faut que
les jeunes mettent tout en oeuvre pour y arriver. Les lacunes techniques, ce
n’est pas grave. S’ils ont l’état d’esprit, on préfère les garder et continuer
de travailler avec eux. Mais si on s’aperçoit derrière qu’ils ne sont pas
motivés, on n’a pas à bloquer des places pour des joueurs comme ça, parce qu’il
y en a beaucoup d’autres derrière qui voudraient bien rentrer et qu’on préfère
donner la chance à des joueurs qui sont plus motivés.



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