Si vous avez lu le dernier numéro de REVERSE, vous en savez déjà un peu plus sur Peter Vecsey. Surnommé « La Vipère » pour ses articles pleins de venin dans le New York Post, Vecsey est sans doute l’un des seuls journalistes au monde à avoir coaché Julius Erving. C’était à Rucker Park dans les années 70. Les six pages du dernier numéro de REVERSE ne suffisaient pas pour restituer tous les bons moments que nous avons passé avec lui au téléphone le mois dernier. Certains en voulaient plus alors voilà ce que Peter Vecsey avait encore à nous dire… Propos recueillis par Julien & Julien / Photos : courtesy of Peter Vecsey REVERSE : Quand as-tu attrapé le virus du basket ? Peter Vecsey : Probablement quand j’étais à l’école primaire. Je viens du Queens. J’étais plus un fan de baseball que de basket quand j’étais gosse. Et puis j’ai vu jouer Dick McGuire et Bob Cousy, qui venaient eux aussi du Queens. Mc Guire a ensuite joué pour les Knicks (il y est toujours un scout d’ailleurs) et Bob Cousy bien sûr aux Celtics. Ce sont eux mes premiers souvenirs liés au basket.
| Quand ils ont appris que Julius Erving jouerait pour moi, tout le monde voulait jouer dans ma team. |
REVERSE : Quel est ton premier souvenir de basket de rue ? PV : Il faudrait remonter à ma première participation au Rucker. J’avais entendu parler de Rucker mais je n’en savais pas plus. La première fois que j’y suis allé, c’était pour jouer mon premier match. En fait je jouais et je coachais l’équipe de Julius Erving, qui venait de quitter Massachusetts après sa saison junior. On s’était rencontrés à l’occasion d’un article que j’avais écrit sur lui dans le Daily News. Mais je n’ai vraiment fait sa connaissance qu’à partir du moment où il a accepté de jouer dans mon équipe. C’est un ami commun, Butch Purcell, qui a facilité les choses. On a décidé de monter une équipe. On est allés à Rucker pour le premier game et c’était parti ! REVERSE : Pourquoi est-ce que des millions de bouquins ont été écrits sur le basket de rue new-yorkais dans les 60’s et les 70’s ? Qu’est-ce qu’il y avait de si spécial à Rucker ? PV : Pete Axthelm a été le premier à parler du street à New York [NDLR : Dans le livre « The City Game »]. C’était une vraie plume. Il écrivait pour Newsweek notamment. Il a élevé le journalisme sportif à un tout autre niveau. Il a parlé d’Earl Manigault, de l’équipe des Knicks du titre de 70. C’est marrant parce que ce mec habitait dans mon quartier. On avait en fait le même âge. On est allés dans des lycées différents. Il est ensuite devenu une superstar bien avant que je ne me mette à écrire. Et je me suis rendu compte qu’il allait dans MON bar. C’était un mec un peu dingue : un joueur, un fumeur. Je pense qu’il est mort d’un cancer très jeune [NDLR : en 1991, à 47 ans] mais bon… C’est là que tout a commencé. Après, je ne sais pas s’il y a eu autant de bouquins que tu le dis..
REVERSE : Tu as coaché Julius Erving, le Julius de Rucker était-il celui de l’ABA et de la NBA ? PV : En ABA oui. Presque le même. Notamment avec les [Virginia] Squires. Le coach le laissait pratiquement faire tout ce qu’il voulait à l’époque. Il avait de grands joueurs à ses côtés. Et puis c’était le style de l’ABA. Ca n’était pas du street mais ça s’en rapprochait. Les résultats n’étaient pas importants. Particulièrement au début quand il y avait Julius, Charlie Scott et Gervin. Car de toute façon il y avait genre 600 ou 700 supporters dans les tribunes. Quand Julius est arrivé aux Nets, là c’était un peu plus structuré. Mais bon ils donnaient quand même la balle à Julius. Si un mec comme lui prenait le rebond, le coach ne lui demandait pas de passer la balle. En un dribble, il était déjà à la ligne médiane. Bien sûr il y avait beaucoup de pertes de balle mais bon il mettait le spectacle. Les gens venaient pour le spectacle.
| Rucker a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. |
Évidemment quand il est arrivé à Philadelphia, c’était une autre histoire. Plus d’egos, plus de stars, moins de ballons, moins de tickets de shoot. Surtout avec Billy Cunningham comme coach. Ils sont inévitablement devenus une très bonne équipe [NDLR : champions NBA en 83 en perdant un seul match de play-offs]. Mais je n’oublierai jamais ce que son ex-femme m’a dit. C’était pendant le All-Star Game 77 à Milwaukee, la fois où il a gagné le titre de MVP [en scorant 30 pts]. Elle m’a dit après le match que c’était la première fois qu’elle voyait Julius jouer au basket. C’était sarcastique. C’était la première fois qu’il pouvait jouer de façon totalement sauvage. Je n’oublierai jamais ce qu’elle m’a dit, tous les journalistes de l’époque avaient repris cette quote. REVERSE : Comment est-ce que tu t’es retrouvé coach à Rucker ? A l’époque tu n’étais encore qu’un journaliste, comment as-tu gagné ta crédibilité de coach ? PV : J’étais un super recruteur. Je couvrais le basket pour le Daily News. J’avais accès aux joueurs des Knicks et des Nets. A partir du moment où les gars ont appris que Julius jouerait pour moi et à quel point il était fort, tout le monde voulait jouer dans ma team. Moi j’ai joué à la fac. J’étais plutôt bon. Mais bon je ne serais pas entré en jeu dans une fin de match serrée ou un truc du style. Une seule fois j’ai joué toute la partie. C’était contre l’équipe de Earl Manigault. Il a plu. Je n’oublierai jamais. On avait dû jouer à l’intérieur. J’ai joué presque tout le match et on a gagné. C’est l’un des deux meilleurs souvenirs de ma vie de joueur. J’étais en contre-attaque, j’ai donné la balle à Julius sur ma droite et lui a fini l’action par un dunk de dingue. C’était énorme. Mon deuxième meilleur souvenir de joueur, c’est la fois où j’ai joué avec Pete Maravich dans un All-Star Game de célébrités, après sa retraite. C’était à peu près six mois avant qu’il ne meurt. Il m’a fait une passe dans le dos en contre-attaque. Et moi j’ai fini main gauche. Ça non plus, je n’oublierai jamais. T’imagines si j’avais raté ce lay-up (Rires des deux côtés du combiné).
REVERSE : Tu as déclaré que tu n’avais jamais été agressé à Rucker. Est-ce que c’était un endroit où les problèmes raciaux n’avaient pas leur place ? PV : J’étais la seule équipe avec des joueurs blancs. Il y avait très très peu de Blancs dans les gradins. Ça chambrait un peu mais il n’y avait jamais de violence ni d’attaques raciales. Il y avait juste un peu de jalousie parce que je ramenais pas mal de pros et c’est surtout de moi dont on parlait à l’extérieur. Je l’ai ressenti mais personne ne me l’a jamais dit en face. Mais il devait y avoir ce genre de choses. Concernant les gens dans les tribunes, tu sais quoi ? « They loved my ass ». Et je les aimais en retour. Je me suis fait des potes de plein d’endroits différents. J’ai reçu des lettres de gens qui me disaient qu’ils appréciaient que je vienne là-bas. Ils ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Sans le Rucker, je n’aurais jamais eu l’opportunité de côtoyer des mecs comme Julius ou Tiny [Archibald]. La plupart des gens n’ont aucune idée des choses que j’ai faites. Ils pensent que je suis juste un trou de balle qui écrit des articles et passe à la télé. REVERSE : Tu gagnes ta vie en écrivant, tu étais l’un des principaux protagonistes de cette époque, et pourtant tu n’as jamais écrit de bouquins sur le Rucker ? PV : C’est marrant parce que Julius m’a dit la même chose au All-Star Game à Vegas cette année. Julius est en train d’écrire son livre. Il m’a dit : « Rabbit » (il m’appelle « Rabbit »), tu aurais pu capitaliser sur tous ces trucs-là. T’aurais pu te faire une fortune en écrivant des bouquins et en tournant des films. Tout était là, y’avait plus qu’à se servir. Ouais mais je n’aurais pas eu un deuxième mariage heureux. Je n’aurais pas profité de la vie comme je l’ai fait. J’ai 63 ans aujourd’hui, j’ai encore quelques années devant moi. Peut-être que dans quelques années, j’écrirai finalement quelque chose. REVERSE : Qu’est-ce tu penses des mixtapes And One. Est-ce que tu penses que ça a été une bonne chose pour le basket de rue et le basket en général ? PV : Mon fils a 19 ans et il a toutes ces mixtapes. Il a joué avec tous ces mecs. Moi personnellement, ça ne me dérangeait pas. Je l’ai encouragé à taffer son jeu. Mais voilà il n’a jamais vraiment percé à cause de cette merde. C’est de la merde. C’est de l’illusion. De la poudre aux yeux. Qui est-ce que ça intéresse ? Ces mecs se font de l’argent. Et certains sont de très bons joueurs. Je leur tire mon chapeau. Ils ont capitalisé sur ce qui existait, ils se sont fait de l’argent mais j’ai l’impression qu’ils sont sur la phase descendante. Je crois qu’ils sont sur le point d’arrêter leur tournée. [NDLR : En réalité, la Team And One s’est scindée en deux avec certains joueurs qui sont restés fidèles à la marque comme Professor ou Hot Sauce et d’autres qui ont rejoint Ball4Real comme AO ou Air Up There.] REVERSE : Tu te considères toujours comme un fan de street ? PV : Nan plus maintenant. J’ai vu mon fils jouer avec ces gars… Je n’irais pas à Rucker pour voir ça… REVERSE : Mais tu restes toujours un fan de basket ? PV : Ouais ! Je regarde probablement entre 6 et 7 matches toutes les nuits avec mon pass NBA !

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