Jean-Sébastien Blondelpar Jean-Sébastien Blondel  

Hakeem Olajuwon était le premier prototype d’une nouvelle génération de pivots. Son impact devait révolutionner le poste et le jeu, mais le jeu a finalement pris une autre direction. À croire que tout ceci n’était qu’un rêve…

Cet article sur Hakeem Olajuwon a été publié dans REVERSE #26 en 2010.

Décembre 2001. La carcasse du légendaire Hakeem Olajuwon fait ses adieux à l’Alamodome de San Antonio. Pas sous le maillot des Rockets, qu’il a porté lors de ses 17 premières saisons, mais sous celui des Raptors. Comme Patrick Ewing, tristement transparent dans ses dernières années à Seattle et Orlando, Olajuwon n’a pas su s’arrêter à temps. Ceux qui l’ont vu dominer la ligue ont du mal à reconnaître ce joueur rouillé qui galère à Toronto. Mais Hakeem fait une de ses meilleures sorties de la saison et colle 9 contres ! Normal, en face, les Spurs alignent sa victime préférée, David Robinson.

You Can’t Get The Best Of Me !

Difficile de savoir si les Bulls auraient continué leur récolte si Michael Jordan n’avait pas pris sa première retraite en 1993. Ce qui est sûr, c’est que son départ a remotivé tous les prétendants et a donné des espoirs de titre à un paquet d’équipes. Le milieu des 90’s, surtout sans le joueur le plus dominateur de sa génération, appartient aux pivots. Ewing a redonné vie aux Knicks, « l’Amiral » David Robinson a tout de suite mis les Spurs sur la carte, Shaquille O'Neal et Alonzo Mourning viennent de faire une entrée fracassante, et Dikembe Mutombo est sur le point de donner un peu de crédibilité aux Nuggets.

Hakeem a les mains de Kareem, le timing de Russell, le sens du rebond de Moses Malone, les feintes de McHale, et un corps sculpté comme aucun big man avant lui.

De tous ces centres, Hakeem Olajuwon est alors le plus craint. Robinson et O’Neal sont des phénomènes athlétiques, Ewing a largement confirmé sa magnifique carrière universitaire, Mutombo et Mourning sont des contreurs fabuleux. Hakeem, lui, semble avoir 15 ans d’avance. Il est certes légèrement plus petit que ses rivaux, mais jamais un joueur de son gabarit n’a présenté autant d’agilité et d’aisance technique. Le pivot des Rockets est un Objet Volant Difficilement Identifiable. Et à le voir mettre des fessées mémorables à chacun de ses contemporains, on est alors persuadé que les pivots des 20 prochaines années seront coulés dans son moule.

À son apogée, The Dream est plutôt un mirage. Les pivots adverses le voient venir de loin, et quand ils pensent pouvoir l’arrêter, Olajuwon s’évanouit. Ses Rockets sont enfin redevenus compétitifs, lui est au sommet de son art, et Houston s’offre un back-to-back en 94 et 95. Après des années difficiles, la carrière du numéro 34 est sauvée. Pourtant, ce qui a fait sa légende, ce ne sont pas vraiment ces deux trophées mais la facilité avec laquelle il a démoli, en à peine plus d’un an, ses trois plus grands ennemis.

C’est d’abord Pat Ewing et ses gardes du corps qui subissent sa loi en Finale 94. Le jeu est fermé, la finale est étouffante d’intensité, et c’est clairement le duel entre les deux mastodontes qui déterminera le sort de la série. Olajuwon est égal à lui-même. Ewing, gêné par la défense d’Hakeem, balance brique sur brique et livre probablement la série la plus pitoyable offensivement de sa grande carrière. Dream, 1, grands pivots des 90’s, 0.

Le prochain sur la liste s’appelle David Robinson, et ce qu’il ne sait pas encore, mais qu’il redoute sûrement, c’est qu’il va prendre la déculottée de sa vie. Hakeem est sublime. Il n’y a pas d’autre mot. Il est sur le point d’offrir à son éternel ami Clyde Drexler le titre dont il a tant rêvé avec une équipe qui a souffert toute la saison. Son jeu de jambes et ses appuis sont totalement déroutants. Son toucher ferait passer Kareem Abdul-Jabbar pour un vulgaire peintre. Son timing au contre est sidérant et finira par faire de lui le leader All-Time de la catégorie. Mais ce qui le rend unique – magique, parfois – ce sont ses moves.

Robinson va bouffer du Dream Shake jusqu’à l’indigestion. Olajuwon est bien trop vif, a développé un tir meurtrier à mi-distance et s’est forgé toute une palette de moves/contre-moves/contre-contre-moves qu’aucun joueur de la ligue ne peut se vanter de voir venir. L’Amiral se prend 41 points lors du Game 2 alors qu’il vient de recevoir le trophée de MVP devant son public, puis 43 au Game 3, 42 au Game 5 et 39 au 6e et dernier match. Pire, le MVP de la saison précédente fait passer à plusieurs reprises Robinson, meilleur défenseur de la ligue en 92, pour un journeyman naïf.

Shaq s’en tire mieux en finale mais se fait sweeper. Après tout, c’est son petit pêché mignon. Orlando lâche stupidement le Game 1, gagné in extremis par Hakeem Olajuwon sur une claquette difficile. Pour sa première finale, O’Neal a droit à un traitement généreux : 31, 34, 31 et 35 points, Hakeem score moins que contre les Spurs mais contrôle chaque match du début à la fin. Les shooteurs des Rockets se régalent, Robert Horry s’amuse comme un fou, Drexler rajeunit de 10 ans. Rudy Tomjanovich, qui aurait pu mourir sur un parquet NBA vingt ans plus tôt, vit ses plus belles heures de coaching.

« Ne sous-estimez jamais le cœur d’un champion », avait lâché Rudy T pendant les playoffs.

Surtout quand un pivot dangereusement doué transforme ses coéquipiers en guerriers.

Bittersweet Symphony

Dream Hakeem Olajuwon

Houston s’est pourtant souvent demandé si son franchise player était une solution ou un problème. Mais n’a heureusement jamais cédé à la tentation de l’envoyer se plaindre ailleurs. Entre 1988 et 1992, Hakeem Olajuwon aligne des stats bestiales (meilleur rebondeur en 89 et 90, meilleur contreur en 90, 91 et 93), dépense une énergie folle en attaque comme en défense pour tenter de faire décoller les Rockets, mais son équipe s’endort dans le milieu du classement de l’Ouest. Pas vraiment habitué à perdre, Hakeem craque, gueule, critique ses coéquipiers, égratigne le front office, et se colle momentanément une image de loser amer. Il finit même par se lâcher dans Sports Illustrated, le plus gros média sportif de l’époque, à qui il déclare en 1991 :

« Je disais juste qu’on ne construit pas avec ces gars-là. Je ne critiquais pas mes coéquipiers. Je disais juste que c’est OK d’avoir un ou deux joueurs comme ça (en clair, des nuls - ndlr), mais pas toute une équipe. Après tout, c’est ma carrière qui est en jeu. »

S’il y a une chose que les dirigeants des Rockets ne peuvent alors pas lui reprocher, c’est d’être langue de bois ! Sa déception est légitime. Le roster est rempli de semi-stars en fin de carrière (Joe Barry Carroll, Purvis Short, John Lucas), son meneur (Sleepy Floyd) est terriblement surcoté par son coup de chaud en playoffs 87 contre les Lakers (51 points dans le Game 4 de la demi-finale de Conférence), et l’équipe, qui en cinq ans perd quatre fois au premier tour et rate une fois les playoffs, ne va nulle part. Difficile de lui en vouloir. D’autant que contrairement à un Vince Carter époque Toronto, le mécontentement d’Hakeem ne l’empêche pas de tout donner sur le parquet. Comme en mars 1990, où il signe deux quadruple-doubles. Le premier officieux, contre les Warriors, annulé dans la foulée par la ligue pour une prétendue passe de trop, alors que ses stats officielles en affichent toujours 10 (avec 29 points, 18 rebonds, 11 contres et 5 steals). Le deuxième, tout ce qu’il y a de plus officiel, quelques semaines après contre les Bucks (18-16-10-11), histoire de remettre David Stern et ses statisticiens à leur place. Stern avec qui tout avait pourtant bien commencé…

Renegades Of Dunk

Hakeem Olajuwon Houston Rockets Dream« With the 1st pick in the 1984 NBA draft… » Les Rockets choisissent Olajuwon. Et ils font bien. Il y a du très beau monde derrière, comme cet arrière aérien de UNC qui porte le n°23, le power rondouillard d’Auburn qui se donne plein de surnoms bizarres, ou le petit meneur blanc de Gonzaga avec son physique de banquier. Mais la ville de la NASA rêve de hauteur. Ralph Sampson est déjà là et son potentiel est effrayant, il ne lui manque qu’un pivot physique pour lui permettre de libérer toute sa grâce. Le centre nigérian est choisi premier, les tours jumelles voient le jour. L’un comme l’autre sont des prototypes visionnaires. Sampson est un arrière dans un corps de 2,24 m, Olajuwon un colosse avec une agilité de danseur étoile. Le premier n’a qu’une chose plus fragile que son mental : ses genoux. Sa carrière ne laissera que des regrets. Le deuxième est un pivot comme on n’en a jamais vu : il a les mains de Kareem, le timing de Bill Russell, le sens du rebond de Moses Malone, les feintes de Kevin McHale, et un corps sculpté comme aucun big man avant lui. C’est sûr, les futurs pivots seront façonnés pour lui ressembler.

« Vous verrez cinquante copies raisonnablement fidèles de Jordan avant d’en voir une du Dream » - Bill Simmons

Bill Simmons, chroniqueur aussi désopilant qu’horripilant d’ESPN, résume très bien dans son dernier bouquin la particularité du phénomène. « Vous verrez cinquante copies raisonnablement fidèles de Jordan (et on en a déjà vu deux : Kobe et Wade) avant d’en voir une du Dream ». Difficile de le formuler mieux. Les arrières d’1,98 m avec des qualités athlétiques dingues capables de faire à peu près les mêmes choses que MJ ne manquent pas. Ce qui les différenciera presque toujours de l’original, c’est le mental. Par contre, combien de joueurs de 2,08 m ont la vitesse de pieds, la souplesse, et les doigts en diamants d’Olajuwon ? Et combien, dans le système de formation américain, vont être poussés à travailler des moves aussi difficiles à maîtriser que ceux qui ont fait passer David Robinson pour la chaise de Yi Jianlian ?

À la fac, Hakeem Olajuwon, Clyde Drexler, Michael Young et leur fameuse Phi Slamma Jamma étaient censés, avec le Louisville de Darrell Griffith, révolutionner le basket universitaire, lui donner définitivement une dimension plus verticale et plus spectaculaire. Ça n’a pas été le cas, pour la simple et bonne raison que ces deux équipes-là avaient des athlètes extraordinaires. Hakeem n’a pas non plus révolutionné le poste de pivot car personne n’a été capable de suivre ses pas. Pire, le poste de pivot s’est quasiment éteint. Dwight Howard a beau être un monstre athlétique, son bagage technique est ridicule comparé à ceux des derniers représentants de la caste. Les grands gabarits aujourd’hui sont mis dans deux cases : ceux qui sont suffisamment physiques pour développer un semblant de jeu dos au panier, et ceux qui sont assez adroits pour s’écarter. Aucun de ceux qui ont foulé les parquets depuis la retraite du Dream n’a eu le talent et la patience de s’attaquer à la complexité de son jeu, à l’exception de Yao. Clonez Yao et D12 (le sujet a été réalisé en avril 2010 - ndlr) et vous aurez un début d’idée du bijou qu’était Hakeem Olajuwon. D’ici-là, vous aurez sûrement fini par vous lasser des copies du 23.

Hakeem Olajuwon #34

2,13 m/115 kg
Houston Rockets, Toronto Raptors
Stats en carrière : 21,8 pts à 51,3%, 11,1 rbds, 2,5 pds, 2,1 steals et 3,8 ctrs
Palmarès : 1er choix de la draft 1984, meilleur défenseur de l’année en 1993 et 1994, MVP en 1994, Champion NBA et MVP des finales en 1994 et 1995, 12 fois All-Star, élu parmi les 50 meilleurs joueurs de l’histoire en 1996, champion olympique en 1996. Meilleur contreur, 8ème meilleur scoreur, 8ème meilleur intercepteur et 11ème meilleur rebondeur de l’histoire.
Twitter : @DR34M

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Compilation Hakeem The Dream