Au nom de Drazen

Théophile HaumesserPar Théophile Haumesser Publié

Ancien joueur et entraîneur devenu journaliste, l’Australien Todd Spehr vient de publier une biographie indispensable de Drazen Petrovic. L’occasion de redécouvrir l’un des mythes les plus fascinants du basket.

REVERSE : Comment t’es venue l’idée d’écrire ce livre ?
Todd Spehr : Ça remonte à 2010 suite à une discussion que j’avais pu avoir sur Petrovic avec un scout pendant que je suivais un match à Oklahoma City. Je me suis mis à faire des recherches sur sa vie et, en parlant avec des journalistes croates, j’ai accepté de participer à écrire un livre sur lui avec un autre auteur qui s’est finalement retiré du projet au début de l’aventure. Et trois ans plus tard, nous y voilà.

REVERSE : Pourquoi Petrovic ?
TS : La plupart des gens s’intéressent à lui à cause de sa mort, mais pour ceux qui, comme moi, ne viennent pas d’Europe, il y a énormément à apprendre sur sa vie d’avant la NBA. Plus j’ai creusé, plus j’ai trouvé de choses intéressantes. Par exemple, les athlètes yougoslaves n’avaient pas le droit de quitter leur pays pour jouer professionnellement avant l’âge de 28 ans, mais Drazen s’est élevé contre ça. Cette histoire avait déjà été rapportée en surface, mais il y avait encore beaucoup de facettes qui n’avaient pas été examinées et je m’y suis attelé.

Todd-SpehrREVERSE : Au-delà de son histoire, c’est le joueur qui te fascinait ?
TS : C’est clair, mais je n’avais que neuf ans au moment de sa mort. J’ai quitté l’Australie pour jouer au basket à la fac à 17 ans – en 2001 – et je me suis installé aux Etats-Unis à une période où des équipes comme Dallas ou Sacramento étaient pleines de joueurs étrangers avec lesquelles elles parvenaient à gagner. C’était comme une sorte de validation, pour les Européens, de ce que Drazen avait commencé à enclencher une génération plus tôt. Pour les historiens du jeu comme moi, il y a un respect particulier pour Drazen, dont l’empreinte se faire encore sentir dans le jeu d’aujourd’hui.

REVERSE : Qu’est-ce qui t’a le plus marqué chez lui ?
TS : C’est dur de ne retenir qu’une seule chose, mais je dirais sa détermination à tout mettre en œuvre pour devenir un des plus grands.

REVERSE : Combien de temps t’a pris l’écriture de ce livre ?
TS : En tout, ça m’a pris trois ans et demi. Ça ne s’est pas fait tout seul, je ne compte plus le nombre de coups de téléphone tard le soir et les heures passées à tout planifier, à écrire et réécrire des pages. Certains chemins m’ont conduit à des grandes découvertes et d’autres étaient des culs de sacs, mais ça a été une période très enrichissante de ma vie.

REVERSE : Qu’est-ce qui a été le plus compliqué ?
TS : Principalement la barrière de la langue, mais j’ai découvert que le basket était un langage universel. Chasser les interlocuteurs partout autour de l’univers de Drazen n’a pas été simple non plus, tout comme faire la part entre la vérité et le mythe. Les recherches et l’écriture ont été les parties les plus faciles, par contre, convaincre un éditeur américain qu’un livre sur un athlète européen pouvait marcher chez eux a été un véritable challenge.

REVERSE : Qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans ce que tu as appris sur lui ?
TS : J’ai cherché à comprendre pourquoi son niveau de motivation était aussi incroyable et unique et, pourtant, aucun membre de sa famille ni aucun de ses amis n’a pu me l’expliquer clairement. C’était le mec le plus déterminé qui soit et ça se voit dans ce qu’il a pu accomplir. Plus particulièrement, j’ai adoré parler aux gens de sa fixation sur le fait de devenir meilleur qu’Arvydas Sabonis. C’était visiblement une vraie source de motivation pour lui durant les années 80. Le fait qu’il ait failli rejoindre la fac de Notre Dame n’avait jamais été exploré à fond et c’était aussi très intéressant à raconter.

[superquote pos="d"]"Pour Drazen, il n’y avait pas de limite dans la vie"[/superquote]REVERSE : Qui t’a le plus aidé dans ton aventure ?
TS : Il y a énormément de personnes qui ont été formidables, mais il faut commencer par la famille Petrovic. Biserka Petrovic, qui gère le musée Petrovic de Zagreb a été d’une grande aide. Elle m’a confié beaucoup de choses sur l’enfance de Drazen et sa mort et elle m’a donné accès à des photos. En plus, ils ne se sont jamais opposés à ce qu’un parfait inconnu essaye de raconter l’histoire de Drazen. Il y a aussi Stojko Vrankovic, son meilleur ami. Beaucoup de gens ont accepté que je les interviewe deux fois, ce qui en dit long sur l’importance qu’avait Petrovic pour eux.

REVERSE : Est-ce que tu as été surpris par l’impact qu’il a pu avoir sur les gens que tu as rencontrés ?
TS : Pas vraiment. C’est une figure éternelle. Mais parfois, quand je parlais avec ceux qui avaient été le plus proches de lui, je pouvais sentir l’émotion dans leur voix. C’était très puissant. Il continue de vivre à travers les histoires qu’ils racontent et j’ai essayé d’en capturer le meilleur pour en faire ce livre.

REVERSE : Comment est-il considéré aujourd’hui en Croatie ?
TS : C’est sans conteste un pilier historique irremplaçable. C’est leur fierté et leur joie, une success-story durant une période particulièrement dure pour le pays. Son histoire est une source d’inspiration perpétuelle pour tous ceux – croates ou non – qui veulent réaliser leur rêve. Pour Drazen, il n’y avait pas de limite dans la vie.

Drazen Petrovic bookREVERSE : Qu’est-ce qui fait qu’il reste encore aujourd’hui un personnage aussi fascinant ?
TS : Sa capacité à voir des possibilités quand la logique indique le contraire. Aucun Européen n’avait jamais réussi en NBA, pas même de façon anecdotique, mais il voulait devenir une star là-bas. Il a été le premier de ce qui est devenu une race de joueurs déterminants de cette ligue et, quand on voit leur réussite aujourd’hui, ça prend tout son sens.

REVERSE : S’il avait finalement décidé de rester en NBA, jusqu’où est-ce que tu penses qu’il aurait pu se hisser ?
TS : Je suis absolument convaincu qu’il aurait pu continuer à être performant encore bien longtemps, parce qu’il comprenait les ajustements auxquels il devait procéder pour réussir en NBA. A quel point est-ce qu’il aurait pu progresser encore ? Ça, c’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. Je ne suis pas certain que sa moyenne de points aurait beaucoup bougé, mais il était en train de devenir un joueur fantastique au moment de sa mort.

REVERSE : Quelle est ton anecdote favorite à son sujet ?
TS : Etonnamment, c’est son besoin de se faire trader de Portland. De nombreux observateurs extérieurs avaient mis en doute sa capacité à être plus qu’un role-player dans la NBA des années 90, mais il est resté concentré à la fois sur ce qu’il était capable de faire et sur ce qu’il devait faire pour y parvenir. Combien de gens peuvent faire face à l’échec et le surmonter ? Ça en dit énormément sur la force de son mental.

REVERSE : Quel impact a-t-il eu sur la façon dont les joueurs européens sont perçus en NBA ?
TS : Il voulait briser les stéréotypes qu’il y avait sur les Européens et il était assez fort pour faire changer les gens d’avis. Il y avait une réelle incertitude sur les capacités des joueurs européens et sur l’impact qu’ils pouvaient avoir sur le jeu. Etaient-ils suffisamment durs ? Etaient-ils suffisamment polyvalents ? Etaient-ils vraiment des compétiteurs ? Avant de mourir, Drazen avait répondu à toutes ces questions.

REVERSE : Si tu avais l’occasion de lui poser une question, laquelle serait-ce ?
TS : Là, il faut que tu me laisses y réfléchir un peu… Je pense que ça serait « D’où te venait une telle motivation ? ». J’ai toujours été fasciné par son besoin de se fixer des objectifs, de les atteindre puis de passer au suivant. Je me demande s’il pourrait y répondre…

Todd Spehr, « Drazen: The Remarkable Life and Legacy of the Mozart of Basketball »

Plus d’infos : bookofdrazen.com / @toddspehr35

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