50 nuisances de Gray

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

Propulsé sur le devant de la scène par son excellent Final Four lors de sa saison freshman, Grayson Allen s’est depuis fait une réputation d’ennemi public numéro 1 à faire pâlir de jalousie Christian Laettner.

Détestable émoi

« Les aspects de mon jeu qui m’aident à réussir à ce niveau sont les mêmes qui poussent certaines personnes à avoir une mauvaise image de moi », confiait-il au site internet The Players Tribune en novembre dernier, incitant ainsi, grâce à son éducation prestigieuse dans l’une des meilleures universités américaines, le fan de sport moyen à faire deux choses qui lui sont généralement étrangères : lire, d’abord, puis le faire entre les lignes, ce qui, lorsqu’on n’en a pas l’habitude, ne donne que des espaces vides.

« Sur le terrain, je suis une tout autre personne. Je ne suis plus le gamin timide. Je suis un chien. »

Non, Grayson ne veut pas dire par là que son impuissance à empêcher ses propres jambes à se lever d’elles-mêmes pour faire trébucher un adversaire est aussi la raison de son succès sportif. Il parle ici de son esprit de compétition, cette « qualité » au dos bien large que les athlètes caractériels invoquent souvent pour minimiser leurs conneries.

Mais soyons bien clair : son problème n’a rien à voir avec son côté compétiteur. On peut (on doit !) être compétiteur et faire tout pour gagner sans se rendre coupable d’actions impardonnables. Allen est incapable de gérer ses émotions et, quand sa frustration prend le dessus, il craque. C’est aussi simple (et triste) que ça. Timide, renfermé, effacé même, il sort de sa bulle lorsqu’il joue.

« Sur le terrain, j’étais une tout autre personne », se souvient-il de ses débuts.

« Je n’étais plus le gamin timide. J’étais un chien. Je m’égratignais les genoux en plongeant sur les ballons, je prenais des coudes dans la poitrine en allant au rebond. (…) C’était une autre facette de ma personnalité, mais une facette que j’aimais vraiment. Quand j’avais un ballon de basket dans les mains, je ressentais une confiance difficile à décrire. Je me sentais… puissant. »

Mais incapable de gérer cette puissance, ni les inévitables occasions lors desquelles elle est contrariée par des adversaires coriaces ou des arbitres impassibles. Trois scandales, à chaque fois alors que son équipe menait (et même, la première fois, était à moins de quatre secondes de gagner de 15 points !), ont cimenté sa réputation de tête à baffes. Et sa crise de colère sur le banc après s’être pris une faute technique contre Elon en a fait le diable du basket NCAA, Diable bleu certes, mais diable tout de même.

Laettner, au moins, dominait, souvent avec une insolence diabolique. Grayson Allen ne peut plus en dire autant. Sa deuxième saison à Duke avait largement confirmé son énorme finale. On attendait la confirmation, le passage à l’étape supérieure, de scoreur dangereux à joueur inarrêtable, que J.J. Redick, pour ne citer que lui, avait si bien négocié dix ans auparavant. Au lieu de ça, son adresse a chuté, sa production avec et le capitaine censé ancrer le jeu de son équipe s’est fait suspendre par Coach K et priver de son titre honorifique.

Alors qu’il devait prouver une bonne foi pour toutes qu’il avait le jeu pour briller chez les pros, il s’est fait éclipser deux ans de suite par des mecs plus jeunes et plus prometteurs que lui : Luke Kennard et surtout Jayson Tatum la saison passée, Marvin Bagley et Trevon Duval cette année, sans parler de Brandon Ingram il y a deux ans.

Le vétéran est certes indispensable (Krzyzewski ne prend généralement pas le risque de se priver de lui, ne serait-ce que quelques minutes, lors des matches serrés), mais c’est un secret de polichinelle que le meilleur joueur de l’équipe est grand, gaucher, calme et noir, et non pas blanc, droitier et caractériel.

Le Redickule ne tue pas

Et ce qui ne tue pas rend plus fort.

« Je sais que la moitié de la planète basket pense que je suis une tête brûlée, un joueur vicieux qui n’arrive pas à garder le contrôle, et pense probablement que je suis extrêmement arrogant », confiait-il à ESPN au début de la saison.

La planète basket passera à autre chose, Grayson, rassure-toi. Elle oublie, la planète basket, même si ses membres semblent avoir plus de mémoire en matière de sport qu’en politique, mais elle finit par oublier. Surtout que l’ennemi public, s’il ne porte pas le maillot de Duke, ne peut pas être numéro 1.

Avec un peu de chance (et un bon mentor), qui sait, Alex O’Connell, qui tourne pour l’instant à quatre points de moyenne (tiens, tiens…) parce que tu ne lui laisses que des miettes de temps de jeu, endossera ton costume de vilain. Peut-être qu’il a le sens des traditions et qu’il honorera la lignée en laissant ses empreintes de pied sur la gorge d’un joueur de North Carolina. Imagine, Grayson, le scandale ! La planète basket se trouvera une autre cible. À toi de ne pas manquer la tienne. Il reste quelques mois au senior de Duke pour laisser ses démons derrière lui et achever sa carrière NCAA de la même façon qu’il l’avait commencée : par un titre et une performance mémorable en finale.

Adroit de loin, puissant, athlétique, entêté quand il décide d’attaquer le panier, il n’est pas taillé dans le même moule que J.J. Redick, mais c’est probablement sur le même profil que son prestigieux aîné qu’il va devoir s’aligner s’il veut avoir un avenir en NBA. Son année sophomore, sa plus belle jusqu’ici, semble déjà bien loin et, malgré son match impressionnant contre Michigan State au début de l’année (37 pts à 11/20, dont 7/11 à trois-points), il n’est toujours pas au niveau auquel on était en droit de l’attendre depuis deux ans.

Sa cote en a forcément pris un coup et il n’est pas impossible qu’il ne soit drafté qu’au deuxième tour l’été prochain. En attendant de voir ce qu’il donnera dans le contexte radicalement différent de la NBA, les yeux de l’Amérique tout entière seront rivés sur lui en mars, espérant ouvertement assister à un nouveau pétage de plombs, rêvant éveillée à une humiliation de Duke au premier tour, mais craignant par-dessus tout l’habituelle démonstration de supériorité qui, souvent, mène les Blue Devils au titre. La planète basket lui en voudra peut-être, mais une place au Panthéon du programme le plus haï du pays vaut bien ce genre de sacrifice.

Ce portrait de Grayson Allen est issu du REVERSE #65