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Jason Williams, génie inter-galak-tic

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

Imprévisible, insolent de talent mais jamais All-Star, Jason Williams s’est taillé une place de choix dans l’histoire du basket moderne… une passe dans le dos à la fois.

La démocratisation d’Internet commençait tout juste en France quand les deux joueurs les plus spectaculaires de leur génération sont arrivés en NBA. Pire, faute de parvenir à un accord sur la convention collective, la ligue est passée tout près d’annuler purement et simplement leur première saison, réussissant finalement à mettre en place une saison tronquée de cinquante matches, sans All-Star Game. Vince Carter, ceux qui suivaient suffisamment la NCAA le connaissaient. Ils sous-estimaient la violence avec laquelle il allait révolutionner le « in-game dunk », certes, mais savaient qu’il allait régulièrement squatter les Top 10. Mais personne, ou presque, en France, n’a vu arriver le phénomène Jason Williams.

Jason WilliamsCoéquipier en high school de la future star NFL Randy Moss, passé par deux universités, Marshall d’abord où il ne joue qu’un an, puis Florida où il doit sacrifier une saison (transfert et règles archaïques NCAA obligent), il se fait suspendre par les Gators et n’y joue que vingt matches. Ce qui n’empêche pas les scouts NBA de saliver sur son sens du jeu. Drafté en 7ème position par Sacramento (devant notamment Dirk Nowitzki et Paul Pierce), il n’est pour le public français qu’un nom dans un tableau. Et en l’absence d’un internet développé, il fallait attendre le Top 10 hebdomadaire sur Canal+ pour voir ce que la NBA avait de plus impressionnant à offrir. Même le site de la ligue se contentait de dix actions par SEMAINE (le site oldweb.today offre une plongée saisissante dans le passé, pour les nostalgiques ou les curieux qui n’ont jamais été sevrés dans leur jeunesse !).

Quand le petit blanc au look d’étudiant en école de commerce a totalement mystifié d’un crossover magique le meilleur défenseur à son poste (coucou Gary) après moins de deux semaines dans la ligue, le monde du basket est resté bouche bée. On n’avait pas encore vu ses passes.

John Stockton sous LSD

Quand J-Will fait ses premiers pas professionnels, début 1999 (mais pour la saison 1998-99, lock-out oblige), l’étalon selon lequel les meneurs de jeu sont évalués reste John Stockton, lui qui représente alors ce que l’on attend d’un meneur « parfait ». Le rookie des Sacramento Kings le sait et a déjà compris qu’en NBA les médias aiment qu’on leur dise ce qu’ils veulent entendre.

« Je me vois un peu en lui », déclare-t-il ainsi au plus influent d’entre eux à l’époque, Sports Illustrated.

Mais si physiquement il passerait sans problème pour le petit cousin de Stockton, impossible de confondre les deux joueurs une fois qu’ils ont un ballon dans les mains. La légende d’Utah est l’incarnation du flegme, du contrôle de soi et de la sobriété. Son jeu est tout en fondamentaux parfaitement exécutés et en décisions réfléchies. Le gamin de Sacramento est exubérant et ne voit pas l’intérêt de cacher ses émotions. Son jeu est purement instinctif et il a tout le mal du monde à faire une passe simple et « traditionnelle ». Williams, c’est Stockton sous acide. Au grand bonheur des jeunes fans du monde entier.

SLAM avait tenté une couv' multi-rookies avec Jason Williams, Paul Pierce et Vince Carter

L’action sur Payton qui en a immédiatement fait une sensation est loin d’être un fait isolé. Le même Gary se fait plus tard abuser par une feinte de passe magnifique (suivie d’un finger-roll sidérant de facilité). Il y a des dribbles dans le dos impossibles à placer entre deux défenseurs, des tirs à trois-points insolents après crossovers comme on n’en voyait pas (ou très rarement) dans la NBA pré-Curry, des dunks simples mais imprévisibles… Et surtout des passes ! Aveugles, dans le dos, après feinte de tir, sur presque toute la longueur du terrain avec rebond entre deux défenseurs en mouvement. Tout y passe et toutes ont un point commun : elles sont parfaites. Mieux, elles s’inscrivent dans un collectif naissant qui inclut Chris Webber et Vlade Divac, les deux meilleurs intérieurs passeurs de la ligue, eux aussi fraîchement arrivés dans la capitale californienne.

Seul, déjà, J-Will aurait suffi à offrir un spectacle unique aux fans des Kings, parmi les plus négligés de la ligue (pas de série de playoffs gagnée ni de saison à plus de 50% de victoires depuis leur arrivée à Sacramento en 1985). Mais avec les deux artistes de la passe que sont Webber et Divac, Williams forme instantanément le meilleur trio de distributeurs de caviar de NBA. Leurs improvisations combinées rendent les Kings à la fois excitants et compétitifs, eux qui n’ont jamais été ni l’un ni l’autre.

Excitants, compétitifs, mais imprévisibles, surtout leur meneur, capables des coups de génie les plus invraisemblables comme des pertes de balle les plus exaspérantes. Après trois saisons sur courant alternatif, les dirigeants des Kings décident de sacrifier une partie du spectacle qui en a fait en peu de temps des abonnées aux playoffs pour un peu plus de stabilité. Leur objectif est le titre et, manifestement, ils ne pensent pas pouvoir être champions avec un chauffeur de salle comme chef d’orchestre.

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