Jerry West, portrait d’une légende aux multiples facettes

Jerry West, portrait d’une légende aux multiples facettes

Avec tout ce qu'il a accompli sur et en dehors du terrain, Jerry West est une véritable légende. Mais c'est aussi un homme à l'esprit torturé.

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien Blondel | Publié  | BasketSession.com / Portrait / MAGAZINES

En partant d'extraits de son autobiographie, "West by West", nous avions réalisé un portrait de Jerry West en 2012 dans un numéro de REVERSE. C'était avant que le joueur légendaire et architecte brillant n'appose à nouveau sa patte sur les Golden State Warriors de Stephen Curry et sur les Los Angeles Clippers actuels.  Récit du parcours d'un monstre sacré frappé du syndrome de l'imposteur. 

« Nous avons un temps limité et brutalement court pour faire ce que nous faisons au plus haut niveau, et l’une des ironies les plus cruelles de notre profession – contrairement à beaucoup d’autres – c’est que plus on devient intelligent dans ce que l’on fait, plus grand est le contraste direct avec l’érosion de notre capacité à le faire . » (« West by West », page 106)

Jerry West a beau être extrêmement lucide sur la cruelle réalité d’une carrière sportive, la sienne échappe quasiment à ses observations. Déjà plus intelligent que la moyenne lorsque ses capacités physiques étaient à leur maximum, il est resté suffisamment coriace et affûté lors de ses dernières années pour que l’érosion de sa capacité à faire son travail – détruire son vis-à-vis et dominer l’équipe adverse, entre autres tâches quotidiennes – se fasse à peine sentir.

Et contrairement à beaucoup d’autres compétiteurs maladifs dont nous tairons les noms, il a su délacer ses Converse All-Star avant de se faire marcher dessus par la nouvelle génération ou de ternir son image en voulant trop en faire à un âge trop avancé.

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Sa carrière est exemplaire. Sa loyauté aussi. De ses débuts aux Lakers (qui sont en train de déménager à Los Angeles lorsqu’ils font de lui le 2ème choix de la draft 1960 derrière Oscar Robertson) à son départ tumultueux après le premier titre du trio Phil Jackson / Shaq / Kobe en 2000, il aura passé 40 ans dans la même franchise, connaissant presque plus de succès comme dirigeant que comme joueur. L’architecte des deux dynasties les plus dominatrices de l’ère moderne de la franchise, c’est lui.

C’est lui qui a entouré Kareem Abdul-Jabbar et Magic Johnson d’un finisseur hors pair (James Worthy) et d’une flopée de role players légendaires (Byron Scott, Michael Cooper, A.C. Green, Kurt Rambis, Mychal Thompson). Lui qui a convaincu Jerry Buss que Pat Riley avait l’étoffe d’un head-coach. Lui qui a consacré une énergie monumentale pour réussir, en 1996, à signer Shaq et à récupérer Kobe. Lui, aussi, qui a su accepter l’arrivée de Phil Jackson, même si leur relation désastreuse a probablement mené à son départ quelques semaines après un titre tant attendu.

« Jerry voyait certaines choses, de la même manière qu’il pouvait voir le terrain sous tous les angles lorsqu’il jouait. Il pouvait voir quelque chose en A.C. Green. Il pouvait voir que Kurt Rambis était la clef de notre jeu rapide, pas Magic. Kurt remettait la balle en jeu après un panier en une demi-seconde (…). C’était fabuleux comment Jerry pouvait visualiser les pièces exactes dont le moteur avait besoin pour tourner. » James Worthy, page 144

Comme joueur aussi, West a toujours eu un temps d’avance. À West Virginia d’abord, où l’enfant du pays, quasiment autodidacte du basket tant il manquait de compétition dans son village perdu de East Bank, parvient à mener son équipe à la finale NCAA 1959. MVP du Final Four malgré la défaite, Jerry est à la fois un artiste au shoot soyeux et au jeu raffiné, et un guerrier prêt à laisser ses deux jambes dans la bataille s’il peut en sortir vainqueur. Champion olympique l’année suivante, il s’attaque au basket pro aux Lakers sous les ordres de son coach universitaire, Fred Schaus.

Après une saison d’adaptation, sa carrière, d’un point de vue individuel, est fabuleuse. 14 fois All-Star en 14 saisons, 10 fois 1st Team All-NBA, 4 fois dans la première équipe défensive (un honneur seulement décerné à partir de 1969), meilleur marqueur de la ligue en 1970, meilleur passeur en 1972, la liste de ses exploits n’en finit pas. Lorsqu’il décide finalement de prendre sa retraite, contre la volonté du propriétaire des Lakers Jack Kent Cooke, il est considéré comme le meilleur arrière de tous les temps, ayant dépassé son rival de toujours, Oscar Robertson. Il ne lui manque qu’une chose : la tranquillité d’esprit.

Vert de rage

jerry west

« Ce sentiment d’avoir été un prince bien plus qu’un roi continue de me ronger. Je déteste le vert. Je vais rarement à Boston. Est-ce que tout ça est rationnel ? Non, évidemment pas, mais encore une fois, je ne le suis pas non plus. » Page 114

Jerry West est un être torturé, rongé de l’intérieur par la violente froideur de son père, la mort au combat d’un grand frère idolâtré pendant la guerre de Corée, et des défaites en finale qui n’ont fait que donner plus de pouvoir encore à ces démons qui le hantent depuis toujours. À l’ère de l’information continue, de Twitter et des blogs, sa période sombre en dehors du terrain aurait fait les gros titres, à la manière d’un Tiger Woods.

Dans les années 60, en Californie qui plus est, ses errements sont passés quasiment inaperçus. Plutôt que de s’intéresser à sa vie personnelle parfois mouvementée et d’analyser ses échecs répétés contre les Celtics en finale NBA, l’Histoire a préféré tout lui pardonner et se concentrer sur l’essentiel. Ses huit défaites en finale NBA auraient pu faire de lui un vulgaire loser dans l’imaginaire collectif… s’il n’avait pas toujours joué si dur, si juste et avec autant de dignité.

Ses Lakers ont toujours eu du talent. Mais toujours un tout petit peu moins que les Celtics. Ils ont toujours joué dur. Mais toujours un tout petit peu moins que les Celtics. Ils ont toujours été bien coachés (notamment par Bill Sharman, un ancien de Boston aux méthodes révolutionnaires). Mais, évidemment, toujours un peu moins bien que les Celtics… West et les siens auraient-ils vraiment pu renverser plus souvent la dynastie de Bill Russell et Red Auerbach ? Pas sûr.

« Durant les années 60, on a perdu six fois en finale contre les Boston Celtics. Six fois. Si on avait perdu contre six équipes différentes, peut-être que la douleur de ces défaites aurait été diluée. Mais la même équipe, encore et encore ? On se sent comme si l’on était nargué. » Page 84

La continuité avec laquelle Boston a traversé les années 60 est exceptionnelle. Auerbach, à la fois architecte et chef de chantier, n’a jamais cédé à la tentation d’échanger certains de ses excellents joueurs pour obtenir de plus grands noms (même s’il a bien essayé de mettre au point un échange avec les Lakers pour récupérer Jerry West lors de la draft 1960). Il a toujours eu assez de flair pour drafter des Celtics en herbe et leur transmettre les valeurs de la franchise. Et assez de poigne pour les garder toute leur carrière.

Dans la NBA d’aujourd’hui, entre le salary cap et la free agency, bâtir et surtout conserver une telle équipe serait impossible. Dans les années 60, les joueurs avaient infiniment moins de marge de manœuvre, et Boston a su parfaitement en profiter. Les Celtics qui ont raflé 11 titres en 13 ans étaient d’abord trop forts, puis bien trop sûrs de leur expérience et de leur collectif pour se laisser surpasser en finale, un peu comme les Bulls du deuxième three-peat.

Si seulement Jerry West avait pu battre ne serait-ce qu’une fois les Celtics en finale, sa douleur serait peut-être moins grande. Le titre des Lakers en 1972 a forcément été un immense soulagement, mais avec un arrière-goût d’inachevé. Si les Knicks n’avaient pas sorti les Celtics new-look d’Havlicek et du jeune Cowens au tour précédent, West aurait eu sa revanche. Pas sur Russell et Auerbach, certes, mais sur la couleur vert, au moins.

Laker brisé

« La raison principale pour laquelle je voulais abandonner le basket était que je ne pensais sincèrement pas être capable d’endurer plus de douleur. Chaque nuit en allant me coucher j’y pensais. Chaque nuit. Chaque foutue nuit. C’était le sentiment le plus désespérant parce que j’étais sûr qu’on allait me considérer comme un perdant à jamais. (…) Je ne me suis jamais senti aussi mal dans ma peau, et c’est là que j’ai commencé à faire n’importe quoi, à faire tout ce que je pouvais pour calmer la douleur. » Page 86

Cette revanche, cette vengeance même, il ne l’a jamais eue. Son seul titre NBA n’a jamais suffi à effacer de sa mémoire la douleur insupportable des six finales perdues contre les Celtics. Peut-être que les deux titres remportés par Magic et sa bande contre Boston en 1985 et 1987 l’ont légèrement atténuée, mais la satisfaction de West, le GM, a-t-elle vraiment eu un effet apaisant sur la rage éternelle ressentie par Jerry l’ex-athlète ? Non. Ces douleurs-là sont trop profondément ancrées.

Il faudrait revenir plus de 40 ans en arrière, rejouer chaque match de chaque finale, pouvoir changer une poignée de petits détails qui ont fini par faire pencher le résultat du mauvais côté. C’est probablement ce qu’il a fait des centaines, des milliers de fois dans des nuits interminables à ne pas pouvoir dormir, rongé par les regrets. On ne devient pas Jerry West quand on accepte sainement la défaite.

Les légendes du jeu ne se bâtissent que comme cela. Bill Russell vomissait dans le vestiaire avant les matches. Michael Jordan n’a jamais réussi à mettre sa rancune de côté, pas même le temps de son discours d’intronisation au Hall of Fame. Larry Bird ne vivait tellement que pour le basket que ses coéquipiers se demandaient s’il avait une vie en dehors de la salle. Kobe Bryant a une capacité jordanesque à se trouver des raisons d’avoir la rage.

West, lui, a joué toute sa vie avec la certitude qu’il était vu comme un perdant alors même qu’il était considéré par ses pairs comme l’un des joueurs les plus décisifs (son surnom de « Mister Clutch » en atteste) et qu’il a systématiquement haussé ses performances quand ça comptait le plus, en playoffs.

Et pourtant, chaque défaite, chaque tir raté même, le renvoyait plus ou moins consciemment dans sa jeunesse en Virginie Occidentale, invisible, coincé entre la haine de son père et des perspectives d’avenir dramatiquement limitées. C’est ce qui a continué à le motiver année après année, bien après sa carrière de joueur. Ça, et un amour fabuleux pour le basket.

« C’est vraiment un jeu simple, vous savez, le basketball. Les problèmes arrivent lorsque les joueurs et les coaches essaient de le compliquer. » Page 284

Jerry West n’a plus rien à gagner. Il a écrit certaines des plus belles pages de l’Histoire de la ligue en tant que joueur, écrasé la ligue de son intelligence et de son flair en tant que dirigeant, poussé la NBA à faire de lui son emblème. Mais le voici encore, acceptant une proposition de Warriors soucieux de profiter de sa vision unique du jeu et des joueurs. Le genre de poste parfait quand on est en préretraite : être payé une fortune pour donner un conseil de temps en temps. Mais non. Jerry veut gagner, et s’impliquer de plus en plus. Probablement dans l’espoir de battre les Celtics en finale…

Graphisme : MOCHOKLA

 

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