Kobe Bryant, le Masterplan de Jerry West

Shaï MamouPar Shaï Mamou Publié

Kobe Bryant n’aurait jamais dû débuter sa carrière aux Lakers. Autopsie d’un coup de maître orchestré par Jerry West qui a changé l’histoire.

Jerry West a participé, en tant que membre du board des Los Angeles Clippers, au coup de génie qui a permis à la franchise californienne de recruter Kawhi Leonard et Paul George. Ce n'est évidemment pas une coïncidence. Le "Logo" a été directement à l'origine ou clairement impliqué dans plusieurs tours de force par le passé et sa patte sur la formation ou le développement de plusieurs des meilleures équipes de l'histoire est indéniable. En 2016, dans le numéro 57 de REVERSE, nous étions revenus sur l'un des plans parfaitement exécutés par West au milieu des années 90, alors qu'il était General Manager des Los Angeles Lakers. Sa cible : Kobe Bryant.

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Veste de costume marron, lunettes de soleil remontées jusqu’au front, Kobe Bryant n’a que 17 ans mais transpire déjà l’arrogance ce 30 avril 1996. Dans la petite salle du lycée de Lower Merion à Ardmore, en Pennsylvanie, 400 personnes se sont massées pour écouter l’annonce du phénomène local sur son avenir de basketteur. Elles ne le savent pas encore, mais la décision de celui qui n’est encore que le fils d’un ancien joueur pro va modifier le cours de l’histoire de la NBA. « Moi, Kobe Bryant, j’ai décidé de ne pas aller à l’université et d’emmener mes talents… », déclame-t-il avant de marquer une pause, main sur le menton, puis de poursuivre en faisant mine de réfléchir : « … en NBA ». Des applaudissements éclatent. Le visage de l'adolescent est souriant et extrêmement confiant. Son grand-père, l'homme qui l'a abreuvé de cassettes de matches de basket pendant toute son enfance, est assis derrière lui avec un cylindre à oxygène pour gérer son asthme. Lui aussi frappe des mains. Personne, à cet instant précis, ne peut affirmer que Bryant, le cinquième joueur (et le premier arrière) à faire le saut lycée-NBA après notamment le regretté Darryl « Chocolate Thunder » Dawkins et Kevin Garnett, sera parmi les plus prisés de cette cuvée.

Kobe Bryant Jerr West
Kobe Bryant au lycée, sous le maillot de Lower Merion.

Beaucoup estiment alors qu’il aurait dû profiter de ses résultats scolaires satisfaisants et de son potentiel évident pour répondre à l’appel du pied de facs comme North Carolina, Michigan, Villanova ou La Salle, où l’un des assistants du coach Speedy Morris n’est autre que son paternel, Joe « Jellybean » Bryant. Sauf que Kobe est déjà un peu Kobe. Sûr de sa force et encouragé par son oncle maternel John « Chubby » Cox (le père de l’ancien joueur de Pro A), le garçon ne daigne même pas répondre aux menaces de la NCAA, qui lui brandit une interdiction de disputer des matches universitaires à la rentrée en cas d’échec à la Draft. Les scouts ont évidemment tous un avis sur ce qu’est capable d’accomplir ou non le freluquet. Entre ceux qui le voient en difficulté dans cette « ligue d'hommes adultes » pendant plusieurs années avant de devenir « un bon 6ème homme » et d’autres qui en font une future star, difficile d’y voir clair. A quelques semaines de sa sélection, peu l’imaginent en tout cas coiffer les valeurs très sûres que sont Allen Iverson, Ray Allen, Marcus Camby, Stephon Marbury ou Antoine Walker. Tonton Cox prévient pourtant dans le Philadelphia Inquirer :

« Toutes les équipes qui ne le sélectionneront pas avec leur premier choix feront une erreur. Kobe sera un assassin en NBA. J’ai hâte que les gens puissent le voir jouer à travers tout le pays ».

Génie et manipulation

Un homme est du même avis que lui et a déjà établi un plan de bataille minutieux pour le drafter : Jerry West, le General Manager des Lakers. « The Logo » a développé une quasi obsession pour lui après un workout surréaliste livré par le futur « Black Mamba » au centre d'entraînement des Angelenos. Michael Cooper, l’ancien lieutenant de Magic Johnson, est alors retraité depuis quelques années mais son sens intact de la défense est toujours utilisé par West pour tester les éventuelles recrues. On parle tout de même d’un joueur que Larry Bird lui-même redoutait d’affronter et qui peut se targuer d’avoir décroché le titre de meilleur défenseur de la ligue en 1987.

« Jerry m’a dit d’y aller à fond, de le provoquer, de le pousser dans ses retranchements. Mais il n’y avait aucune espèce de peur en lui. Je pense que Jerry savait déjà ce qui allait se passer et qu’il voulait juste une confirmation », a expliqué Cooper au Bleacher Report.

Sous les yeux de quelques témoins sidérés, Bryant lamine sans retenue son aîné pendant 30 minutes.

« Il a détruit Michael. C’était incroyable. Cooper est l’un des meilleurs défenseurs de l’histoire et ce gamin l’a affiché », raconte Raymond Ridder, aujourd’hui dans l’organigramme des Warriors. « Je n’avais jamais vu un workout comme ça de toute ma vie », se souvient West dans sa biographie parue en 2011. « Quand j’avais dit à l’époque que j’en avais assez vu pour le drafter immédiatement, c’est que c’était vraiment le cas. J’ai compris tout de suite qui il était, rien qu’en le regardant dans les yeux. »

La stratégie de West, minutieuse et quasi machiavélique, peut alors se mettre en place. Puisque les Lakers n’ont que le 24ème choix (avec lequel ils drafteront Derek Fisher), il leur faut monter un deal pour grimper dans la hiérarchie, tout en restant suffisamment bas pour ne pas entamer leur force de frappe financière et offrir le jackpot à Shaquille O’Neal, en fin de contrat à Orlando. Bien entendu, il faut aussi espérer qu’aucune équipe ne choisisse "KB" avant eux. A cette fin, West convainc Arn Tellem, l’agent du joueur, d’annuler des workouts et des entretiens prévus avec d’autres franchises. Kobe, fan des Lakers depuis l’enfance, ne met pas longtemps à être séduit par le projet. Le succès de l’opération n’est toutefois pas garanti. Quelques jours avant de conquérir le cœur de Jerry West, il avait fait la même impression à John Calipari, le jeune coach des Nets, encore loin d’être le pape du one-and-done en NCAA que l’on connaît aujourd’hui. « Cal », soutenu par son General Manager John Nash, suggère à sa direction de porter son choix sur lui lors de la Draft. Conscients de la « menace », Tellem et West enjoignent Kobe de dissuader son courtisan.

« Jamais je ne jouerai dans le New Jersey et, si vous me draftez, j’irai jouer en Italie, j’ai des attaches là-bas », lance presque mot pour mot Bryant à Calipari, déboussolé.

Tellem, pour parachever l’entreprise d’intimidation, annonce même aux Nets qu’il incitera tous ses clients, et ils sont nombreux à l’époque, à ne pas rejoindre la franchise… Pendant ce temps-là, West a déniché le complice idéal pour mettre son plan à exécution : les Charlotte Hornets, 9ème à l'Est la saison passée. Il contacte les dirigeants et leur propose Vlade Divac contre leur 1er tour, sans préciser pour quel rookie il compte l’utiliser. L’affaire paraît belle pour la franchise de Caroline du Nord, qui donne son accord de principe. West, de son côté, n’a plus qu’une angoisse : que les Nets ne gobent pas le bluff et sélectionnent Kobe avec le 8ème choix. Le vrai danger se situe en fait au sein même des Lakers, mais West et Tellem ne le savent pas encore.

Vlade Divac, l’homme qui a failli tout faire capoter

Le 26 juin 1996, Allen Iverson monte le premier sur la scène de la salle d'East Rutherford où se déroule la Draft. Le meneur de Georgetown enfile une casquette des Sixers, avant que le Toronto d'Isiah Thomas ne récupère Marcus Camby en 2ème position et que Vancouver n'opte pour Shareef Abdur-Rahim, l'ailier californien. Minnesota et Milwaukee s'échangent ensuite Stephon Marbury et Ray Allen, puis c'est au tour d'Antoine Walker d'être retenu par Boston. Une fois Lorenzen Wright descendu de l’estrade après avoir été drafté en 7ème position par les Clippers, West retient son souffle en voyant David Stern s’avancer vers son pupitre.

« Avec le 8ème choix, les New Jersey Nets sélectionnent… Kerry Kittles, de Villanova. »

Kobe Bryant
Kobe Bryant au côté de David Stern lors de sa Draft en 1996.

Le Logo sait déjà que Dallas, Indiana, Golden State et Cleveland drafteront des big men, en l’occurrence Samaki Walker, Erick Dampier, Todd Fuller et Vitaly Potapenko. Il décroche le combiné et demande à son homologue des Hornets Bob Bass de choisir Kobe Bryant avec le 13ème pick. Il se passe néanmoins une semaine avant que la transaction ourdie de longue date ne soit actée. En cause, une menace interne que Jerry West n’avait pas vu venir et qui a bien failli tout faire capoter : Vlade Divac. Alors qu’il se trouve en Europe pendant l’intersaison, son agent l’informe de son départ imminent pour la Caroline du Nord. Le coup de massue est terrible pour la star yougoslave, choquée d’apprendre que ses sept années de service irréprochables ne l’ont pas empêché d’être dealé contre un lycéen. D’autant que le public du Staples Center en a fait l’un de ses favoris et que sa famille se voyait rester à Los Angeles jusqu’à la fin de sa carrière. Il prend une décision forte sous le coup de la déception.

« J'ai dit à ma femme ‘‘Ecoute, je vais prendre ma retraite, on rentre en Europe’’. Je ne me voyais pas jouer à Charlotte, je n'étais pas prêt à laisser ça arriver. Le trade était validé par principe entre les deux franchises, mais je pouvais tout bloquer. Jerry West m’a téléphoné pour que je rentre à Los Angeles. On a toujours eu d’excellentes relations et il voulait que l’on discute », narre-t-il sur Yahoo Sports.

Bien que décidé à torpiller la transaction, Vlade prend le premier vol pour la Californie au départ de Belgrade et accepte de déjeuner avec West, l’homme qui avait misé sur lui en 1989 et était personnellement venu l’accueillir à sa descente de l’avion.

« On a eu une belle et longue conversation, avec beaucoup d’émotion. Il m'a dit que je devrais quand même essayer d'aller là-bas pour me faire une idée et, au moins, voir si je pouvais m’y plaire. J'avais confiance en lui. A mes yeux, Jerry a toujours été la plus grande éminence grise dans le monde du basket. Quand il vous dit quelque chose, il faut lui faire confiance. C’est ce que j’ai fait. Avec la carrière qu’a eue Kobe, je pense que je serais devenu le gars le plus détesté de Los Angeles si j’étais resté et que les fans l’avaient vu devenir une star ailleurs. »

Divac accepte donc à contrecœur de rejoindre Charlotte où il passera deux saisons avant de participer à la montée en puissance des Kings. Une équipe avec laquelle il posera de sérieux problèmes aux Lakers en playoffs, avant de finir sa carrière NBA sous le maillot des Purple and Gold, juste après le départ de Shaquille O'Neal. Tout est bien qui finit bien...

Iverson-Bryant, le backcourt qui aurait pu tuer la ligue

Quelques années après les premiers exploits de Kobe, et alors que l’on ne connaissait pas encore les détails du coup de maître de Jerry West, quelques personnes qui gravitaient autour des Hornets ont laissé entendre que l’arrière All-Star avait proféré les mêmes menaces de départ en Italie à Bob Bass, le GM de la franchise et que c’est pour cette raison que les Hornets n’avaient jamais pu le compter dans leurs rangs. Bryant s’est empressé de démentir et a même rejeté la faute sur Dave Cowens, alors coach de Charlotte.

« Charlotte ne m’a jamais voulu. La question ne s’est même pas posée pour eux. Ils avaient déjà quelques arrières et quelques ailiers dont ils ne voulaient pas se séparer. Du coup, je ne serais probablement même pas sorti du banc. J’ai grandi en regardant du basket, donc je savais parfaitement qui était Dave Cowens (double champion NBA avec Boston et Hall-of-Famer – ndlr) et j’étais franchement heureux à l’idée de jouer pour lui au cas où ça ne se ferait pas avec les Lakers. On s’est vu et il m’a fait comprendre qu’il ne voulait pas de moi. Du coup, j’ai rapidement cessé d’être un gamin souriant », a-t-il expliqué au Charlotte Observer.

Dans son livre « Boys Among Men », Jonathan Abrams (voir p.88), raconte un épisode qui aurait lui aussi pu radicalement modifier le paysage en NBA. Allen Iverson et Kobe Bryant, deux des meilleurs guards de leur génération, pour ne pas dire de tous les temps, ont failli porter le maillot des Sixers au début de leur carrière. Les fictions n’ont généralement que peu d’intérêt, mais l’hypothèse d’un tel backcourt a de quoi alimenter les fantasmes.

« Jerry Stackhouse avait une énorme cote en arrivant à Philadelphie. On le comparait à Michael Jordan parce qu’ils venaient tous les deux de UNC, faisaient la même taille et avaient été draftés en 3ème position. Plusieurs personnes m’ont dit avoir vu Stackhouse se faire botter le cul par Kobe Bryant sur un playground lorsqu’il était au lycée. Tony DiLeo, un scout des Sixers, a alors fait des pieds et des mains pour convaincre ses dirigeants de le drafter en n°1. Ils étaient sûrs d’eux pour Iverson, mais ils ont quand même réfléchi à échanger Stackhouse avec Bryant. Il y a eu des discussions très sérieuses. Finalement, le GM des Sixers s’est débiné et n’a pas voulu prendre le risque de perdre Stackhouse, qui a fini par partir quand même deux ans plus tard… », explique Abrams.

Avec du recul, on voit bien qu’il n’était pas si évident que Kobe Bryant atterrisse aux Lakers. Et qui peut dire aujourd’hui qu’il aurait connu une carrière aussi brillante si ses premiers pas avaient eu lieu à Charlotte, Newark ou Philadelphie ? L’ingéniosité de ceux qui ont cru en lui et le destin ont décidé qu’il était mieux pour l’histoire que sa légende naisse à Los Angeles. On ne va pas s’en plaindre.