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Abdul-Rauf : Kaepernick avant Kaepernick, Curry avant Curry

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

Mahmoud Abdul-Rauf est arrivé en NBA 20 ans trop tôt. Il est temps de lui rendre l’hommage qu’il mérite.

A l'heure où le combat de Colin Kaepernick trouve à la fois un fort écho auprès du public et un soutien de la part des équipementiers, il nous semblait important de parler de Mahmoud Abdul-Rauf : un authentique pionnier par ses prises de position et son style de jeu. Voici le portrait que nous avions fait de lui dans le numéro 67 de REVERSE.

Qui est ce papy de quarante-huit ans qui enquille les tirs extérieurs avec un calme déconcertant sur des gars tous plus physiques et plus jeunes que lui ? À qui appartiennent cette frêle carcasse et cette barbe blanche qui font figure d’anachronisme même dans une ligue de retraités ? La jeune génération qui ne jure que par Stephen Curry et le tir à trois-points a fini, l’été dernier, par rencontrer son père spirituel, doyen de la ligue de 3x3 d’Ice Cube, dont il a terminé 10ème meilleur marqueur et 2ème meilleur passeur. Mahmoud Abdul-Rauf n’a pas pris le moindre gramme, ni la moindre ride. Son tir est toujours d’une pureté rare. Et sa position vis-à-vis de l’hymne américain, elle non plus, n’a pas changé.

Pris en Flag

Les hautes instances de la ligue ne l’admettront jamais, mais la polémique qu’il a initiée, vingt ans avant Colin Kaepernick, est en grande partie responsable de la chute vertigineuse de sa place dans la hiérarchie NBA. Contrairement au joueur NFL dont le genou à terre était un acte de protestation conscient (et ô combien légitime !), Abdul-Rauf n’avait aucunement l’intention d’attirer l’attention sur lui. Son objection de conscience n’était pas vouée à être médiatisée et n’avait pas pour but une quelconque dénonciation ; elle était personnelle et discrète.

Ce portrait de Mahmoud Abdul-Rauf est extrait du REVERSE #67, en kiosques

Ne se voyant pas honorer un drapeau gorgé du sang et des larmes d’une Histoire raciste et génocidaire, ne sachant que trop que les États-Unis étaient synonymes d’oppression dans de nombreux pays du monde, Mahmoud avait décidé, pour être en paix avec ses propres convictions, de rester tranquillement assis avant les matches, pendant que les deux minutes de propagande nationaliste quotidiennes du sport professionnel américain entretenaient le lavage de cerveau collectif. Pire : la ligue, au début, ne s’en était même pas rendue compte.

Mais dans la NBA de Michael Jordan, où les dollars étaient bien plus importants que toute forme d’engagement personnel, la révélation de la petite routine du joueur des Nuggets ne pouvait que faire des vagues. Suspendu un match, il n’a pu revenir qu’en acceptant un compromis d’une hypocrisie abjecte : la NBA ne le laisserait jouer qu’à condition qu’il se tienne debout pendant l’hymne avec le reste de son équipe, mais l’autoriserait en échange à penser à autre chose ou à prier.

Dans ce pays qui prétend haut et fort défendre les libertés fondamentales dans le monde (à coups de guerres illégitimes et de soutien aux dictateurs généreux avec leurs ressources naturelles), un joueur de basket était ainsi privé du simple droit de respecter pacifiquement sa conscience. La ligue et la plupart de ses pairs ont une excuse parfaite : les contrats stipulent que les joueurs doivent être debout pendant l’hymne avec une posture respectueuse. Personne ou presque ne pense à remettre en question la légitimité d’une telle règle. Vingt-deux ans plus tard, la NFL vient tout juste de montrer à quel point l’abrutissement patriotique est resté fort…

Si Mahmoud Abdul-Rauf avait été une star, peut-être que la ligue aurait été contrainte de gérer son cas d’une toute autre façon. Mais heureusement pour David Stern, le grand patron de l’époque, Abdul-Rauf était déjà stigmatisé et regardé du coin de l’œil, et donc facile à balayer du revers de la main.

« Il avait un appétit vorace de lecture », racontait l’an passé à ESPN Dave Krieger, un journaliste qui suivait les Nuggets lors de ses premières saisons.

« Il lisait tous ces trucs dont tout le monde dans l’équipe se foutait royalement. Et à cause de son syndrome de Tourette et des rituels qu’il suivait dans le vestiaire (des fois, ça lui prenait cinq à dix tentatives pour faire ses lacets de façon idéale), il était déjà à l’écart de ces gars-là. Il explorait ces idées et cherchait à trouver du sens dans un mélange de religion et de politique…

L’exploration intellectuelle qu’il suivait n’était tout simplement pas le genre de choses qui se passe dans un vestiaire NBA. Le reste de l’équipe le trouvait un peu spécial ».

S’il n’avait eu « que » le syndrome de Gilles de la Tourette comme étiquette, peut-être serait-il quasiment passé inaperçu. Mais celui qui s’appelait Chris Jackson à son arrivée en NBA en 1990 a le mauvais goût d’être musulman et de ne pas s’en cacher. Or, aux États-Unis, où l’on aime que les athlètes se contentent d’être bons et de fermer leur gueule, changer de nom pour marquer sa conversion est automatiquement associé à Mohammed Ali et à Kareem Abdul-Jabbar, tous les deux vus pendant l’essentiel de leur carrière comme des traîtres, le premier notamment pour avoir refusé d’aller combattre au Vietnam, le second en partie pour avoir boycotté les Jeux Olympiques de 1968 (voir REVERSE #65).

Par simple association, Chris Jackson, le scoreur fabuleux de LSU, devient immédiatement suspect dans l’inconscient collectif états-unien sitôt devenu Mahmoud Abdul-Rauf. Au grand tribunal de l’opinion publique, il est reconnu coupable – sans le moindre procès – d’antipatriotisme, le plus grand crime qui soit aux yeux de l’Américain moyen. Il écope d’abord d’une peine avec sursis en 1998, direction les championnats européens. Son retour bref à Vancouver en 2000 ne durera qu’un an : ses commentaires maladroits après les attentats du 11 septembre 2001 sonneront la fin de sa carrière NBA.

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