Michael Jordan a-t-il vraiment ruiné la carrière de Muggsy Bogues ?

Michael Jordan a-t-il vraiment ruiné la carrière de Muggsy Bogues ?

Quelques semaines après son retour, Michael Jordan croisait la route du plus petit joueur de l'histoire de la Grande Ligue : Muggsy Bogues. Ce dernier fut alors victime de sa rage inébranlable de vaincre. Et, surtout, de son goût pour la déstabilisation par les mots.

Guillaume RantetPar Guillaume Rantet | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / G.O.D.

« I'm back. » Ces six lettres ont provoqué un énorme tremblement de terre sur la Ligue le 18 mars 1995. Ce jour-là, Michael Jordan annonçait son retour et ramenait la NBA deux ans en arrière. Soit au temps où les Chicago Bulls, emmenés par « His Airness », marchaient sans pitié sur la Ligue. Ce jour-là, toutes les autres franchises avaient peur que tout redevienne comme avant. Avant le titre des Houston Rockets, en 1994. Avant que les New York Knicks mettent fin à l'invincibilité de l'équipe de l'Illinois lors de la même année, et que Scottie Pippen échoue à mener les siens vers un nouveau titre. Bref, avant la retraite de Michael Jordan.

Une crainte qui a grandi quand le désormais numéro 45 a inscrit 19 points face aux Indiana Pacers, s'est offert les Atlanta Hawks grâce à un game-winner, puis a planté 55 points au Madison Square Garden face aux New York Knicks. Le passé ressurgissait. Au grand dam de ses adversaires. Mais pour le plus grand bonheur des hommes en rouge : les fans des Bulls, qui avaient craint une absence de leurs protégés en playoffs, les voient terminer la saison régulière sur treize victoires et quatre défaites. Avec, dans un coin de leur tête, le rêve de récupérer le trophée Larry O'Brien. Pour cela, ils doivent franchir un premier obstacle. Son nom : les Charlotte Hornets. L'occasion pour le plus grand joueur de l'histoire, par le talent, d'affronter le plus petit par la taille : Muggsy Bogues.

Une mouche devenue frelon

Cette année, les Charlotte Hornets sont à l'apogée de leur jeune histoire. Ils ont fini la saison régulière à la quatrième place. Ce qui ne leur étaient jamais arrivés depuis 1988, date de leur création. Leurs ardeurs à l'aube de ces playoffs sont néanmoins fortement calmées quand ils apprennent que le cinquième spot de la Conférence Est revient aux Bulls d'un Jordan en pleine résurrection. Qu'importe : les Alonzo Mourning, Larry Johnson, Hersey Hawkins, David Wingate, Dell Curry, Robert Parish et Muggsy Bogues ne se découragent pas, et attendent leur adversaire de pied ferme. Il faut dire que les Hornets, et notamment le joueur qui mérite le plus l’appellation de « meneur de poche » de l'histoire, sont en pleine ascension.

 

 

Muggsy Bogues a réussi à mener son équipe vers ses premiers playoffs en 1993, lors desquels ils ne sont pas tombés au premier tour (victoire face aux Boston Celtics puis défaite face aux New York Knicks), et à faire gonfler ses stats. Si bien qu'il tourne à 10,8 points, 10 passes, 4 rebonds et 2 interceptions par match lors de l'exercice suivant, et qu'il réussit sa saison la plus prolifique au scoring cette fameuse année qui l'a mis aux prises avec Chicago (11,1 points par match). Lui qui a grandi avec les Hornets, qu'il a rejoint l'année de leur création après une saison rookie chez les Washington Bullets, est désormais un meneur aux qualités reconnues dans toute la Ligue. Sa petite taille (1m59) en a fait le plus petit joueur de l'histoire de la NBA et lui confère une grande notoriété. Mais pas aussi grande que celle de son prochain adversaire.

Quand un taureau tue un frelon

Côté Bulls, un seul homme capte tous les regards. Logiquement. Dans beaucoup de têtes, la question reste la même : Michael Jordan sera-t-il capable de retrouver le niveau qui était le sien avant sa retraite ? À l'heure des playoffs, de l'intensité et du combat physique, son aptitude à se remettre dans le bain interroge. Et ce même s'il a prouvé lors de la fin de la saison régulière ne rien avoir perdu de sa splendeur. Autre question : le collectif des Bulls encaissera-il positivement ce retour soudain ? Là encore, même si Chicago a fini en trombe la saison, la réponse ne va pas de soi. En 2012, Steve Kerr racontait :

« C'est bizarre de jouer 65 matches en l'absence de quelqu'un, puis de voir arriver cette personne, la figure la plus dominante de ce sport, pour jouer avec vous. C'est sûr que nous avons eu besoin d'une période d'adaptation. Nous étions tous pris de vertige. Nous étions tous très excités car nous savions que Chicago avait une chance de gagner encore. »

Les taureaux mangeront-ils du frelon ? La série promet en tout cas d'être disputée. Et suivie. Muggsy Bogues, lui, n'a pas peur de tenir tête au célèbre arrière. N'a t-il pas contré un géant de 2m13 deux ans auparavant, Patrick Ewing en l'occurrence, prouvant que sa taille n'était pas un handicap pour mettre à mal les légendes ? Alors le meneur se met en marche. Durant le Game 1, il marque à la culotte Michael Jordan. Cette vidéo en témoigne.

 

 

Mais sa majesté est intenable. Jordan finit à 48 points, à 18/32 au shoot, avec seulement deux pertes de balles au compteur, quand Muggsy Bogues brille surtout à la passe et peine au shoot (6 points, à 2/10 au shoot, et 10 assists). Les Bulls s'imposent (108-100). Le joueur des Hornets règle la mire pour le Game 2 (13 points, à 5/11, et 7 passes) et contribue à la victoire des siens (106-89) malgré un nouveau très bon MJ (32 points, à 13/25 mais néanmoins quatre pertes de balles).

Un partout, la balle au centre. Michael Jordan a (un peu) plus de mal à dégainer dans le Game 3, lors duquel la défense des Hornets l'oblige à six pertes de balles. Il inscrit 25 points, à 9/19. Muggsy ne distribue que 3 passes, et inscrit 11 points, à 5/12. Deuxième victoire des Bulls (103-80), qui ne sont plus qu'à une manche de la qualification. Lors du Game 4, Michael Jordan continue de lâcher ses standards du début de la série (24 points, à 8/21 et 3 pertes de balles), et le meneur de Charlotte sombre (4 points à 2/12 et 5 passes). Le match est serré, le combat très disputé.

À la fin de cette rencontre aurait ainsi eu lieu un instant de trashtalking qui aurait changé à jamais la carrière du meneur. Si les deux joueurs ne l'ont jamais confirmé, Johnny Bach, l'ancien assistant des Bulls (1986-1994) passé chez les Hornets (1984-1996) qui a vécu cette série avec un brin de nostalgie, raconte que lors des derniers instants du match, alors que les Hornets étaient menés d'un point et que le meneur avait l'occasion d'inscrire un game-winner, Michael Jordan s'est délibérément écarté de lui, arrêtant de défendre et baissant les bras. Au sens propre comme au figuré ? Pas vraiment. Il lui lâche :

« Vas-y, prends le tir, pauv'nain ! » En VO : « Shoot it, you fucking midget. »

Muggsy Bogues shoote. Sans succès. Les Bulls filent vers le prochain tour (85-84).

Le retour d'un taureau à la langue bien pendue

Cette déstabilisation reste encore aujourd'hui l'un des coups de trashtalk de « His Airness » les plus cités. Le site américain Complex le place par exemple en première position dans son top 15 des moments de trashtalking les plus épiques qui ont rythmé sa carrière. Pourtant, il s'agit certainement aussi du plus controversé. Certains évoquent ainsi une légende urbaine, et avancent que la star de la balle orange ne s'est jamais permise une telle punchline. Une chose est sûre : à l'époque, l'ex-retraité était chaud comme la braise en termes de trashtalk. Dans la biographie « The Life » de Roland Lazenby, Steve Kerr décrit un Michael Jordan qui avait fait de la provocation son maître mot à son retour à la compétition :

« Il était si intense... et condescendant de bien des façons. Aucun d'entre nous ne se sentait à l'aise. Tous les jours, il dirigeait l'entraînement, pas physiquement mais émotionnellement, et en usant d'intimidation. Il nous faisait entrer en compétition, qu'on le veuille ou non, vous voyez.

Il y avait des jours où vous aviez beau être un joueur NBA, vous étiez épuisé. Toutes les équipes connaissent ça. Il y a des joueurs où vous venez shooter alors que vous avez besoin de vous reposer. Et Michael n'a pas besoin de se reposer... Il ne dort pas.

Même aujourd'hui, il n'a pas besoin de se reposer. Alors que les autres gars, eux, en ont besoin. Et donc, ces jours-là, quand on était crevés, il nous ridiculisait... Vous voyez, il nous hurlait dessus. C'était dur. Ce n'était pas facile à vivre. »

Lors de son passage aux Bulls, Steve Kerr devait affronter quotidiennement des jeux psychologiques que Jordan a particulièrement utilisés à son retour. L'actuel coach des Warriors rajoute :

« Ils étaient vicieux. Mais le bon côté, c'était que nous devions nous les coltiner à l'entraînement, alors que nos adversaires se les coltinaient à chaque match. »

L'une des première victimes de son come-back, les Knicks, et leur star, John Sarks, en ont fait les frais. Si l'arrière de Big Apple était réputé pour avoir bien défendu face à lui par le passé, Michael Jordan a lancé à la presse après avoir fait bien des misères à son équipe :

« Je pense qu'il a oublié comment me jouer. »

Tout au long de sa carrière, il s'est adonné à ce combat de la parole qui lui a permis de prendre le dessus sur ses adversaires psychologiquement. De les faire sortir de leur match, et d'asseoir sa domination sur la Grande Ligue. Si Michael Jordan avait des qualités défensives remarquables, qui lui ont notamment permis d'être désigné à trois reprises meilleur intercepteur en NBA (1988, 1990, 1993), c'est aussi avec sa bouche qu'il protégeait le panier des Bulls. Un élément que l'on ne vérifie pas sur ses feuilles de stat, mais qui a pesé lourd dans bon nombre de rencontres. Dont ce match décisif de playoffs face à Muggsy Bogues, qui semble avoir été marqué longtemps par les mots de sa majesté.

Un frelon qui ne pique plus

« Je n'ai plus jamais retrouvé mon shoot. » Un an après l'événement, tels sont les mots qu'aurait prononcés Muggsy Bogues à Johnny Bach. Le petit meneur aurait perdu son adresse. Et avec, sa confiance en lui. Là aussi, info ou intox ? Les propos n'ont encore une fois jamais été confirmés par l’intéressé, mais il est étonnant de voir comment sa moyenne de points a chuté à partir de la série. De plus de dix points par match lors de trois saisons consécutives, il est passé à un faiblard 2 points par match l'année suivante, puis à 8, avant de rechuter à 3 et de stagner autour de 5.

Résultat : une moyenne de 6 points par match durant ses cinq dernières années dans la Ligue. Mais ce sont surtout des pépins physiques, et notamment une blessure au genou qui l'a contraint à disputer seulement six matches lors de l'exercice 1995-1996, qui ont mis du plomb dans l'aile de la carrière frelon.

Après s'être attiré les foudres de MJ, Muggsy Bogues n'était plus un scoreur très prolifique. Mais il faisait toujours preuve d'adresse. En témoigne son pourcentage de 42% de réussite derrière l'arc, son record en carrière, lors de la saison 1996-1997. Sa dernière chez les Hornets, qu'il a ponctuée avec la distinction de joueur ayant signé le plus grand pourcentage à trois-points lors des playoffs (85,7%).

Tradé chez les Warriors en échange de B.J. Armstrong, le meneur des Bulls qu'il a affronté lors de cette série de 1995, il s'est également offert son record d'adresse au shoot à Oakland lors de ses 36 matches de la saison 1998-1999 (49,4%). Chez les Warriors puis chez les Raptors, où il a atterri en 1999, il peinait à s'imposer face à la concurrence à la mène. Son apogée était terminée. Certes. Mais son adresse n'avait pas diminué comme peau de chagrin au point de pouvoir dire que le coup de trashtalk de MJ avait eu raison de son shoot.

En outre, les qualités de Muggsy Bogues étaient aussi ailleurs. En effet, le plus petit frelon de l'histoire de la Ligue a terminé son passage avec les Hornets avec le statut de meilleur passeur et meilleur intercepteur All-Time dans la pochette. Il a notamment fait preuve de sa qualité de passeur lors son dernier tour de piste avec Charlotte, signant le meilleur ratio passes/pertes de balles de la Ligue (4.34). Sur le plan collectif, après fait grandir les Hornets, il faisait partie des Raptors qui ont fait connaître à Toronto ses premiers playoffs en 2000. Aux côtés de Dee Brown, Vince carter, Tracy McGrady, Charles Oakley et Dell Curry, qu'il a donc retrouvé au Canada.

 

 

Les deux hommes, eux, ne sont pas du tout brouillés. Michael Jordan l'a même engagé en tant qu'ambassadeur des Charlotte Bobcats quand il a racheté la franchise. De son côté, Muggsy Bogues ne tarit pas d'éloges quand on lui évoque MJ. La preuve :

« Personne n'a jamais atteint son niveau. Il pouvait inscrire plus de 30 points à tous les matches et ne ratait jamais rien. »

De plus, en novembre 1996, Muggsy a lui aussi fait un passage remarqué dans « Space Jam », incarnant l'un des monstres du film. Dans celui-ci, encore une fois, il surfait sur son image attachante de basketteur, mais aussi de sportif exceptionnellement petit par la taille. Durant plus de 20 ans, il était ce modèle d'abnégation qui racontait à qui voulait l'entendre que le physique n'est pas aussi important que la motivation et la confiance en soi. Son slogan : « Doesn't matter height, if feet touch the sky » (Peu importe la taille tant que les pieds touchent le ciel). Et que les shoots rentrent, lui a certainement rétorqué Michael Jordan...

 

Afficher les commentaires (0)
Atlantic
Central
Southeast
Pacific
Southwest
Northwest