Wilt Chamberlain : records intouchables et vaines victoires, l’histoire d’une légende

Wilt Chamberlain : records intouchables et vaines victoires, l’histoire d’une légende

A l'heure où le fameux débat du GOAT fait rage, où Michael Jordan, Magic, LeBron ou encore Russell trustent les classements des uns et des autres, Wilt Chamberlain et ses records d'un autre temps restent boudés. Retour sur une légende à part de la NBA. A tout jamais.

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien Blondel | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / G.O.D.

100, 72,7, 55, 50, 48,5. Des chiffres qui renvoient à autant de records absurdes que jamais personne n’approchera. Son nombre de bagues, par contre, est à la portée de tout le monde. Qui était vraiment Wilt Chamberlain ? Un joueur beaucoup trop fort pour son époque, mais mal entouré, ou un individualiste obsédé par les accomplissements personnels qui n’a jamais su tirer un collectif vers le haut ?

Tout le monde semble avoir sa réponse, pourtant personne ne saura jamais. L’homme aux records insensés a laissé derrière lui un palmarès aussi rempli que troublant, laissant à certains de ses rivaux l’essentiel de la gloire. Retour sur sa carrière à travers trois de ses plus grands ennemis…

Part I : Bill Russell – Des chiffres et des lettres… de noblesse

Impossible de parler de l’un sans évoquer l’autre. Wilt Chamberlain et Bill Russell sont probablement plus indissociables encore que Magic Johnson et Larry Bird. Certes, Magic et Larry se sont entretués dès la NCAA et ont fait exploser la popularité de la NBA grâce à leur rivalité presque trop parfaite sportivement, socialement et géographiquement pour être vraie. Et alors ? Rien ne vaut le face-à-face Chamberlain-Russell, deux joueurs tellement au-dessus du reste de la ligue dans les années 60 que les records individuels du premier et le palmarès collectif du second ne seront jamais battus. Jamais !

Le débat sur la supériorité de l’un sur l’autre est un débat philosophique. Qui donne à deux éternelles questions fondamentales des sports collectifs leur plus beau cas d’étude. Un grand joueur est-il un joueur qui domine ou un joueur qui gagne ? À quoi sert le talent individuel sans la capacité de se fondre dans un projet d’équipe ?

On ne reviendra pas sur l’argumentation en faveur de Bill Russell. Bill Simmons aurait probablement voulu en faire une thèse, mais s’est contenté de revenir dessus en détails et d’en tartiner plus de 25 pages dans son fameux livre « The Book Of Basketball ». Les chiffres individuels sont incontestablement en faveur de Wilt. Les affrontements directs clairement en faveur des Celtics de Bill.

Ce que l’Histoire retient d’eux, c’est que Bill Russell, avec ses 11 titres en 13 ans, était l’essence même du basketteur capable de fédérer ses coéquipiers autour d’un objectif commun et prêt à tout sacrifier pour gagner, à commencer par son implication offensive, tandis que Wilt Chamberlain ne voyait d’intérêt que dans la satisfaction d’établir des records personnels, au risque de perdre les intérêts collectifs de vue.

La réalité est bien plus complexe. Wilt avait un tel avantage physique et athlétique sur ses pairs qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Il avait semble-t-il le sentiment que, quoi qu’il puisse faire, ce ne serait jamais assez, et il a tout fait pour être aimé, tout simplement. Mais plutôt que de profiter de ces attentes démesurées pour se concentrer sur l’aspect collectif de son sport, le géant surpuissant s’est mis en tête de tout faire pour montrer sa supériorité individuelle. Jamais personne ne pourra la contester, tant les chiffres sont effarants.

La plupart de ses records ne seront jamais battus. Lui qui avait déjà claqué 90 points dans un match de high-school a réussi à en mettre 100 en NBA, ce fameux soir de mars 1962 contre les Knicks. Cette saison-là, dans une NBA qui se cherche et qui semble avoir aboli la défense, pendant qu’Oscar Robertson aligne triple-double sur triple-double, Wilt tourne à plus de 50 points et 25 rebonds par match. En plus de 48 minutes de moyenne par match. Ça n’est pas une faute de frappe. En 80 matches, dont 10 prolongations, il ne passe que 8 minutes sur le banc des Warriors !

Sa plus forte moyenne de rebonds sur une saison (plus de 27), son record sur un match (55) ou son pourcentage de réussite aux tirs lors de sa dernière saison (72,7%) sont intouchables dans la NBA ultra-compétitive d’aujourd’hui.

Wilt Chamberlain

Mais toutes ces stats ne suffisent pas à faire oublier l’essentiel. De son côté, le pivot emblématique des Celtics n’a jamais perdu un Game 7 et s’est forgé un palmarès tellement enviable qu’on aurait pu l’accuser de « Russell d’abus de biens sociaux ». Wilt, lui, a souvent été accusé de ne plus défendre ni attaquer dans certaines fins de matches pour être sûr de garder intacte sa plus grande fierté : ne jamais s’être fait sortir pour 6 fautes… Difficile de garder toute sa crédibilité sportive avec ce genre d’anecdote.

« Russell avait beaucoup d’atouts pour lui », avait tenté d’expliquer Wilt Chamberlain lors d’un passage de l’émission Greatest Sports Legends qui lui était consacré au début des années 80.

« Il avait un seul job à faire. Moi j’en avais plusieurs : je devais scorer, prendre des rebonds, défendre et j’ai fait de mon mieux. Mes équipes ont fait de leur mieux. Je pense que les équipes de Boston étaient tout simplement meilleures. Le coaching était tout simplement meilleur. Et c’est pour cela qu’ils ont gagné les gros matches. »

Et son interlocuteur d’enchaîner :

« L’équipe était meilleure, mais ça ne veut pas nécessairement dire qu’un individu était meilleur que l’autre ? ».

La réponse de Wilt est extrêmement claire :

« Oh non, je ne pense pas qu’en termes de talent individuel Russell puisse ne serait-ce que se rapprocher de moi... ».

Part II : Willis Reed – La peur au ventre

Si la déferlante statistique de Chamberlain a aidé à faire de Bill Russell le symbole du sacrifice collectif, un autre de ses défauts a permis de faire de Willis Reed celui du sacrifice corporel.

L’épisode est un volet incontournable du patrimoine de la ligue, et le plus grand moment de l’histoire des Knicks. Game 7 de la finale 1970. Wilt est en fin de carrière aux Lakers et a connu quelques blessures, mais il vient de profiter de l’absence de Reed au Game 6 pour pulvériser le reste de la rotation intérieure de New York et renvoyer la série au Madison pour le match décisif. Tout le monde se demande si Reed va être en état de jouer.

Sans lui, les Knicks n’ont aucune chance. Chamberlain leur a passé 45 points et 27 rebonds au match précédent. Il faudrait un miracle… ou une injection d’antidouleurs dans les genoux de l’âme des Knicks. Le statut de Reed est incertain jusqu’au bout. Mais après tout, quand bien même il parviendrait à jouer, comment un pivot sous-dimensionné et diminué comme lui pourrait contenir une force de la nature comme Wilt Chamberlain ?

Si Wilt avait eu l’âme d’un tueur, comme Russell, Jordan ou Bird, la réponse aurait été claire. Mais d’après l’excellent livre d’Harvey Araton sur les Knicks intitulé « When The Garden Was Eden », Chamberlain, pétrifié à l’idée que Reed soit en état de jouer, aurait passé l’essentiel de sa préparation d’avant-match à rôder près de la salle de soins du Madison pour en avoir le cœur net. Et se serait décomposé à la vue du héros arrivant en boitant pendant l’échauffement.

L’histoire ne retiendra pas ses 21 points et 24 rebonds, ni les 4 petits points du capitaine des Knicks. Elle retient le geste de bravoure de Reed, la maladresse chronique de Wilt Charmberlain aux lancers-francs et la victoire inespérée d’une équipe de New York au basket collectif magnifique contre des Lakers composés de superstars à la cohabitation difficile.

Wilt Chamberlain était-il condamné à servir de faire-valoir ou aurait-il dû faire plus ? Était-il tellement plus fort que ses contemporains qu’il lui était impossible de sortir gagnant de ses duels ? C’est ce qu’il a toujours laissé entendre, et il y a là-dedans une part de vérité.

Si les Lakers avaient fini par gagner le 7ème match contre des Knicks quasiment privés de leur point d’ancrage, la victoire aurait été considérée comme normale. Quelle gloire Wilt aurait eue, après tout, à triompher d’une équipe amputée du seul joueur capable de lui poser des problèmes ? Aucune.

À l’inverse, trébucher contre un adversaire moins fort ne pouvait qu’être une preuve irréfutable de son incapacité à répondre présent dans les grands moments… Si Wilt Charmberlain avait gagné 11 titres en 13 ans comme son rival Bill Russell, ses détracteurs lui auraient probablement reproché d’en avoir laissé échapper deux. Un cercle vicieux qu’on ne peut s’empêcher de comprendre tant sa domination sur le jeu aurait pu être totale sans l’intervention de son pire ennemi : lui-même.

Part III : Wilt Chamberlain – Le vide et Goliath

Qu’aurait pu donner sa carrière s’il avait eu le sens du sacrifice d’un Russell ou la soif d’écraser ses adversaires d’un Jordan ? Aurait-il pu scorer encore plus ? Gagner le titre chaque année ? Rendre la NBA tellement prévisible et jouée d’avance que plus personne ne s’y serait intéressé ? Ou au contraire fasciner le grand public par son invincibilité au point de faire exister la ligue médiatiquement ? On ne le saura jamais.

Sa plus grande faiblesse, après tout, n’était-elle finalement pas de ne pas accorder au basket autant d’importance qu’un Russell ou un Jerry West ? Est-ce vraiment un crime de n’avoir gagné « que » deux titres alors qu’il aurait dû en gagner au moins le triple ? Peut-on réellement lui reprocher de n’avoir pas forcément tout donné à son sport vu le traitement ingrat qui lui a souvent été réservé ? Les questions méritent d’être posées.

D’autant qu’on peut difficilement écorcher davantage son héritage quand on réalise qu’avant que les Bulls de Jordan n’explosent les compteurs de victoires en 1996 et 1997, Wilt Chamberlain avait fait partie des deux meilleures équipes de tous les temps. D’abord en 1967, avec les Sixers : 68 victoires en saison régulière, un premier titre NBA et des stats magnifiques en playoffs (22 points, 29 rebonds, 9 assists).

Puis en 1972, son avant-dernière saison : 69 victoires dont 33 consécutives, et une vengeance en finale contre les Knicks privés de Reed. Deux saisons historiques qui n’ont pourtant jamais réussi à faire oublier les 12 autres finies sans trophée.

Impossible de penser à Wilt Chamberlain sans utiliser le mot « mais ». Une domination individuelle écrasante MAIS seulement deux titres NBA. Quatre fois MVP MAIS échangé deux fois au sommet de sa carrière contre des joueurs médiocres. Une carrière universitaire brillante à Kansas MAIS une défaite en finale après trois prolongations. La liste est longue.

Coincé dans une quête dont il n’avait aucune chance de sortir vainqueur, Wilt a fini par s’avouer vaincu. Dans son livre « Over Time : My Life As A Sportswriter », Frank Deford, l’une des plumes légendaires de Sports Illustrated, raconte sa rencontre avec Chamberlain à la veille du cinquantième anniversaire du légendaire pivot.

« Ce qui m’a frappé presque immédiatement, c’est à quel point il était heureux. Pendant sa carrière, il disait souvent que son année la plus heureuse avait été celle juste avant qu’il ne rejoigne la NBA, lorsqu’il voyageait avec les Harlem GlobeTrotters. Et là, il était encore plus apaisé.

En fait, je ne pense pas qu’il y ait déjà eu un sportif star autre que Wilt qui aie pu être si mal à l’aise lorsqu’il jouait et à ce point plus heureux une fois à la retraite. »

Les plus grands compétiteurs ne coulent pas une retraite paisible. Les batailles et la tension nerveuse leur manquent. Le besoin de se mesurer aux meilleurs et de dominer aussi. Les frustrations et les défaites ne s’effacent jamais totalement. La retraite, pour un champion NBA, n’est pas un soulagement, c’est une petite mort. Pour Wilt Chamberlain, ça semble avoir été une résurrection. Doit-on vraiment lui en vouloir d’avoir fini sa carrière heureux ?

Bonus : Wilt Chamberlain, l’homme aux 20 000 femmes. Vraiment ?

D’abord, les chiffres, irréels : de sa propre estimation et de son propre aveu, dans son autobiographie parue en 1991 intitulée « A View From Above », Wilt Chamberlain aurait couché avec 20 000 femmes dans sa vie. Soit plus d’une par jour de ses 15 ans à sa mort.

Forcément, au premier abord, ça fait rêver. Puis on y réfléchit, et on se rend vite compte de ce qu’un tel rythme engendrerait : comment trouver du temps pour une femme par jour quand on doit s’entraîner, jouer des matches de basket, manger, se laver, prendre l’avion ou l’autocar pour se rendre de ville en ville, et accessoirement dormir ? Sans même compter le temps et l’énergie nécessaires au petit jeu de la séduction (qui devait quand même être plus facile pour une superstar de 2,18 m que pour le commun des hommes), c’est humainement impossible.

Surtout qu’un témoin privilégié de son époque Lakers se souvient de Wilt comme d’un dragueur maladroit. Au mieux.

« Je me souviens de nombreux samedi soirs où Wilt m’appelait pour me proposer d’aller manger ensemble », a ainsi confié Doug Krikorian, qui suivait quotidiennement les Lakers pour le Los Angeles Herald-Examiner.

« C’est le pire gars que j’aie jamais vu essayer de baratiner des femmes. Sérieusement. Oui, il a dû avoir un certain nombre de femmes, mais j’ai vu trop de nuits où il était tout seul. »

Une bonne nouvelle pour toute une génération de maris qui ont dû se poser de sérieuses questions à la sortie du bouquin. Le chiffre annoncé par Wilt paraît tellement ahurissant qu’un site internet, guyism.com, a même élaboré un quizz pour permettre à tout Américain de calculer la probabilité que sa mère ait couché avec Chamberlain. En attendant la version Shawn Kemp

Non sens total : les stats de Wilt Chamberlain en carrière

Per Game Table
Season Age Tm Lg G MP FG FGA FG% FT% TRB AST PF PTS
1959-60 23 PHW NBA 72 46.4 14.8 32.1 .461 .582 27.0 2.3 2.1 37.6
1960-61 24 PHW NBA 79 47.8 15.8 31.1 .509 .504 27.2 1.9 1.6 38.4
1961-62 25 PHW NBA 80 48.5 20.0 39.5 .506 .613 25.7 2.4 1.5 50.4
1962-63 26 SFW NBA 80 47.6 18.3 34.6 .528 .593 24.3 3.4 1.7 44.8
1963-64 27 SFW NBA 80 46.1 15.1 28.7 .524 .531 22.3 5.0 2.3 36.9
1964-65 28 TOT NBA 73 45.2 14.6 28.5 .510 .464 22.9 3.4 2.0 34.7
1964-65 28 SFW NBA 38 45.9 16.7 33.6 .499 .416 23.5 3.1 2.0 38.9
1964-65 28 PHI NBA 35 44.5 12.2 23.1 .528 .526 22.3 3.8 2.0 30.1
1965-66 29 PHI NBA 79 47.3 13.6 25.2 .540 .513 24.6 5.2 2.2 33.5
1966-67 30 PHI NBA 81 45.5 9.7 14.2 .683 .441 24.2 7.8 1.8 24.1
1967-68 31 PHI NBA 82 46.8 10.0 16.8 .595 .380 23.8 8.6 2.0 24.3
1968-69 32 LAL NBA 81 45.3 7.9 13.6 .583 .446 21.1 4.5 1.8 20.5
1969-70 33 LAL NBA 12 42.1 10.8 18.9 .568 .446 18.4 4.1 2.6 27.3
1970-71 34 LAL NBA 82 44.3 8.1 15.0 .545 .538 18.2 4.3 2.1 20.7
1971-72 35 LAL NBA 82 42.3 6.0 9.3 .649 .422 19.2 4.0 2.4 14.8
1972-73 36 LAL NBA 82 43.2 5.2 7.1 .727 .510 18.6 4.5 2.3 13.2
Career NBA 1045 45.8 12.1 22.5 .540 .511 22.9 4.4 2.0 30.1
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