Philly, le temps des regrets

Théophile HaumesserPar Théophile Haumesser Publié

Joel Embiid et les Sixers ont terminé en larmes, mais c'est en revoyant toutes les occasions gâchées à la fin de ce Game 7 qu'il risquent vraiment d'avoir le blues.

Les fans des Philadelphia Sixers ont dû passer une nuit bien agitée, hantée par le souvenir de ce ballon qui semble rebondir pendant une éternité au-dessus du cercle avant de finalement se décider à retomber à l’intérieur du cylindre et à déchirer le filet en même temps que les rêves de titre des Sixers. « Kawhi m’a tuer » pourrait vite devenir le résumé de cette série, mais la meilleure formulation serait sans doute « Kawhi m’a achever », car les Sixers se sont surtout tués tout seuls.

Si l’on se concentre sur les quatre dernières minutes du match, Philly a fait preuve d’une indigence rédhibitoire dans son exécution offensive. Il faut à ce titre rendre hommage à la qualité de défense des Raptors, mais Toronto a été bien aidé par la lenteur de ses adversaires et leur incapacité à mettre la balle là où ils le souhaitaient.

Le plus marquant sur ces dernières possessions, c’est le manque total de rythme sur lequel elles ont été jouées. Un problème qui a d’ailleurs été récurrent à chaque fois que les Philadelphia Sixers ont perdu durant cette série. Pourtant, sur le papier, ils bénéficient d’une équipe ultra tonique et athlétique, quasiment injouable dès qu’elle peut créer des décalages. Mais le manque de vécu commun les a clairement pénalisés sur cette fin de match. Plutôt que d’essayer de jouer l’alternance jeu rapide/jeu placé, en donnant soit la balle à Ben Simmons soit à Jimmy Butler sur la montée de balle, en fonction des situations, ils se sont contentés de jouer au ralentis, cassant encore plus le rythme et se privant de toute chance de pouvoir exploiter le repli défensif de Toronto en prenant quasi-systématiquement des temps-morts dès qu’ils récupéraient la possession du ballon.

Un choix d’autant plus incompréhensible que Jimmy Butler s’est blessé à la cheville gauche à 4’18’’ de la fin du match et que l’équipe compte en Simmons et en Tobias Harris deux joueurs capables de porter la balle et d’offrir de la création, ne serait-ce que dans le premier temps de la possession.

Au final, sur les sept dernières possessions des Philadelphia Sixers, ils n’auront pu prendre que deux tirs propres : un shoot marqué avec la faute de JJ Redick à 3’29’’ suite à un post-up de Ben Simmons sur Serge Ibaka ; et le panier en contre-attaque de Jimmy Butler pour égaliser à 90 partout à 4,2 secondes de la fin. A noter que ce panier - qui aurait pu être décisif - aura été le seul sur les 4,30 dernières minutes du match où Philly aura monté la balle en courant et, dans le même laps de temps, l’un des deux seuls tirs pris à l’intérieur par Philly.

Possession après possession, Brett Brown et ses hommes auront donc monté la balle en marchant et se seront retrouvé condamnés à enchaîner les pick-and-pops ou les mains à mains stériles à l’extérieur des trois-points, sans réussir à attaquer le cercle efficacement et en se retrouvant systématiquement sous la pression de l’horloge en raison de la lenteur de leur mise en place. Résultat, trois possessions sur les sept dernières totalement bousillées :

  • A 3’23’’ de la fin, après s’être fait repoussé à trois-points par Marc Gasol alors qu’il cherchait à prendre position au poste haut, Joel Embiid se retrouve avec la balle en main avec 10 secondes à jouer sur l’horloge des 24. Après un échange de balle en périphérie et une tentative de drive, il finit par trouver Jimmy Butler sous pression dans le corner opposé à 2,7 secondes de la fin de la possession. Résultat : violation des 24 secondes, balle perdue.

  • Possession suivante, suite à un tir à trois-points manqué de Kawhi Leonard, Butler monte la balle et il ne reste déjà plus que 13 secondes quand il commence son action, un pick-and-roll avec Embiid. Incapable d’attaquer le cercle et après un échange de balle stérile avec Redick, il se retrouve avec la balle en main à 2,9 secondes de la possession : tir à trois-points contesté, airball.
  • Après un tir à deux-points de Kawhi, les Sixers se retrouvent menés 87-85 à 1’41 de la fin du match. Suite à un temps mort de Brett Brown, ils récupèrent la balle dans leur back-court et se retrouvent confrontés à une défense ultra agressive et parfaitement en place de Toronto qui leur barre tout accès au cercle. Tobias Harris finit par se retrouver à 10 m du cercle, coincé entre Pascal Siakam et la ligne de touche, avec Marc Gasol prêt à intervenir en aide et 3,6 secondes à jouer sur la possession. Résultat : une interception de Kyle Lowry sur la tentative de passe à Joel Embiid et un panier de Siakam sur la contre-attaque : 89-85 et 1’14 à jouer dans le match.

Quand on a autant de talent et d’ambition qu’une équipe comme celle des Philadelphia Sixers, il est tout bonnement impossible d’enchaîner trois possessions comme celles-ci à ce moment d'un Game 7 et espérer l’emporter face à une équipe aussi solide. Cette défaite va leur laisser d’autant plus de regrets que, par ailleurs, leur défense a très bien tenu le choc durant ces ultimes moments et qu’ils ont même écopé de deux coups de sifflets plutôt favorables dans la dernière minute qui leur ont offert quatre lancers-francs (1/2 pour Butler et 2/2 pour Joel). On a un peu le sentiment que Brett Brown a voulu jouer « à la Spurs » en voulant contrôler à l’extrême la production offensive de ses troupes dans les derniers instants alors que son équipe n'avait pas le vécu nécessaire pour pouvoir exécuter à la perfection sur attaque placée face à une aussi bonne défense, surtout avec un Butler blessé à la cheville.

La frustration est d’autant plus grande quand on possède à la fois le joueur intérieur le plus dominateur de toute la Conférence et probablement le joueur le plus rapide balle en main de toute la ligue. Au final, ce qui a le plus manqué à Philly, c’est du temps : celui de pouvoir trouver l’alchimie nécessaire pour que son 5 puisse tirer le meilleur de tout son potentiel. Cette équipe a clairement des failles, mais elle a également trop de talent pour ne pas réussir à les surmonter si elle s’en donne les moyens. Alterner agressivité sur jeu rapide et efficacité sur jeu placé, en laissant Ben Simmons pousser la balle et Jimmy Butler gérer ; trouver comment utiliser les qualités de création de Tobias Harris ; réussir à amener la balle à Embiid poste bas, sans avoir à l’impliquer systématiquement dans du main-à-main ou du pick-and-roll, voilà les pistes de travail qui se démarquent de cette demi-finale de conférence, mais pour cela il faut justement… du temps et les 76ers en manquent désormais cruellement.

Avec la free-agency qui approche et les incertitudes qui concernent l’avenir de Butler (player option), Harris (free agent), Redick (free agent) ou, à moindre mesure, T.J. McConnell (FA), Mike Scott (FA) ou Greg Monroe (FA), ce groupe a peut-être (sans doute ?) déjà vécu ses dernières heures. Le seul moyen d’accélérer un peu le processus et de pouvoir s’offrir un peu de temps supplémentaire aurait sans doute été d’accélérer le tempo. Les fans et le front office des Philadelphia Sixers risquent de connaître des nuits peu reposantes dans les semaines qui viennent…