Shaquille O’Neal, plus large que la vie

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

L'empreinte que Shaquille O'Neal a laissée sur la NBA est encore plus imposante que son physique ne le laisse deviner. Hommage au Big Cactus pour ses 47 ans.

Pour célébrer comme il se doit l'anniversaire de Shaquille O'Neal (47 ans), voici l'article que nous lui avions dédié dans le numéro 32 de REVERSE en 2011. Le Big Cactus venait de prendre sa retraite sur une note terne et triste avec Boston. 

Shaquille O’Neal a mis fin à son règne. Pas sur un 5ème titre comme il l’aurait voulu. Et sous un maillot qu’il n’aura porté que 39 fois, la faute – comme ce fut le cas tout au long de ses 19 ans de carrière – à des blessures à répétition. Shaq prend sa retraite après quelques dizaines de matches sans saveur pour une équipe dans laquelle il n’aurait jamais dû jouer. Comme Patrick Ewing ou Hakeem Olajuwon avant lui. La différence, c’est que les deux pivots précités n’étaient plus que l’ombre des joueurs dominateurs qu’ils avaient été lorsqu’ils ont piteusement fini leur parcours pro à Orlando (Pat) et Toronto (The Dream). O’Neal, lui, en dépit d’un temps de jeu limité et de stats anecdotiques, aura été craint par toute la ligue jusqu’à sa dernière apparition.

Shaq a toujours été le seul à pouvoir arrêter Shaq. Même à 39 ans, sans les moindres restes de l’extraordinaire mobilité qui en avait fait un phénomène inédit à son arrivée en NBA, sa puissance était cette saison encore sans égal dans l’univers toujours plus athlétique du basket. Les Celtics auraient-ils pu sortir le Heat si leur bulldozer avait été opérationnel ? Le simple fait que l’on se pose la question montre à quel point l’impact d’O’Neal sur le jeu est tout sauf marginal.

O’Neal quitte donc le basket sur un échec, lui qui se voyait déjà offrir un 18ème titre aux Celtics et tirer sa révérence avec une main pleine de bagues et autant de bijoux que Kobe. Son héritage est difficile à évaluer : doit-on retenir ce qu’il a accompli, se concentrer sur ce qu’il aurait pu accomplir, ou se demander ce qu’il aurait dû accomplir ? Certains athlètes donnent l’impression d’avoir tiré le maximum de leur potentiel. D’autres paraissent en avoir repoussé les limites, échec après échec, exploit après exploit. Shaq ? Personne depuis Wilt Chamberlain n’a à la fois autant dominé et autant laissé de regrets. Ce qu’aurait pu réaliser O’Neal en travaillant vraiment ses lancers-francs et en se concentrant davantage sur sa carrière sportive est effrayant, tant ce qu’il a réussi à faire avec une aussi grosse lacune et aussi peu de sérieux est impressionnant.

Avec un brin de professionnalisme en plus et une haine absolue de la défaite, on ne parlerait pas aujourd’hui d’un homme une fois MVP et quatre fois champion. On parlerait probablement d’un demi-dieu avec autant de Podoloff qu’Abdul-Jabbar et plus de bagues que Michael Jordan. S’il avait eu la moitié de l’éthique de travail de Karl Malone (passé de tout juste 48% aux lancers à près de 77% en trois saisons) et le tiers de la rage de vaincre de Magic Johnson, Shaq aurait été littéralement impossible à arrêter. Pas de Hack-a-Shaq. Pas de surpoids et de condition physique douteuse. Et pas de « balayettes » en playoffs. Avoir plus de sweeps que de titres fait tâche sur un CV aussi fourni. Mais ça ne suffit pas à ternir son image. On ne se rappellera pas de Shaq comme d’un loser. On ne s’en souviendra pas non plus comme d’un joueur clutch. Sa place dans l’histoire est tout simplement celle du joueur le plus dominateur et le plus divertissant de sa génération.

« Nothing’s gonna stop me from being outstanding »

« Rien ne pourra m’empêcher d’être exceptionnel ». C’est clairement selon cette formule que Shaq a décidé très tôt de vivre sa vie. Quitte à grandir dans un corps totalement démesuré (2,16 m), autant profiter de tous les avantages que cela peut procurer plutôt que d’en laisser les inconvénients lui pourrir le quotidien. Le corps en question est fabuleux. Les joueurs de cette taille sont rarement agiles, encore moins explosifs. À ce titre, le David Robinson des jeunes années est un OVNI. O’Neal n’est pas seulement grand, agile et explosif. Il est aussi incroyablement puissant. Et a donc un avantage physique sur chacun de ses adversaires directs. Les pivots qui sont suffisamment forts pour espérer le contenir sont incapables de rivaliser en mobilité, ceux qui sont suffisamment vifs pour le suivre se prennent un convoi exceptionnel en plein buste et des coudes tranchants dans les côtes. Inutile, donc, de préciser que cette combinaison déjà injouable en NBA en fait un monstre en NCAA. Après avoir terrorisé les High-schools de San Antonio, il s’envole pour Louisiana State.

LSU est loin d’être un bastion du basket universitaire, mais deux des meilleurs joueurs de l’histoire (Bob Pettit et Pete Maravich) y sont passés. Surtout, Shaq connaît le coach, Dale Brown, depuis plusieurs années après l’avoir rencontré par hasard sur une base militaire où travaillait son père. Ses trois saisons sont énormes mais les déceptions collectives s’enchaînent. Le trio qu’il forme lors de sa première saison avec Chris Jackson (futur Mahmoud Abdul-Rauf), l’ahurissante machine à scorer, et Stanley Roberts, père spirituel d’Eddy Curry, se fait sortir au second tour de la March Madness. Les deux saisons suivantes ne sont pas plus brillantes. C’est probablement ce qui lui coûte sa place dans la Dream Team de 92. On lui préfère Christian Laettner, le joueur NCAA parfait qui vient de gagner deux titres avec Duke. Shaq, lui, est taillé pour la NBA, et va s’empresser de le montrer.

Numéro 1 de la draft 92, il donne une crédibilité instantanée à Orlando, qui rate les playoffs d’un rien mais défie les probabilités en tirant encore le gros lot. On imagine déjà une raquette O’Neal/Chris Webber, mais le Magic lui associe finalement Penny Hardaway. Les deux gamins semblent faits pour jouer ensemble et faire de la jeune franchise la dynastie des 90’s. Shaq n’a pas encore la maîtrise du jeu d’Olajuwon, Robinson ou Ewing, mais aucun d’entre eux n’est vraiment capable de le tenir physiquement. Avec Penny, une ribambelle de shooteurs et l’arrivée d’Horace Grant, Orlando élimine les Bulls de Jordan (tout juste sorti de sa retraite) et accède à la finale 1995. Le rêve floridien s’arrêtera là : un méchant sweep en finale, puis un autre en finale de conférence l’année suivante. Shaq voit plus grand qu’Orlando. Disneyworld, Seaworld, c’est marrant deux minutes, mais le vrai fun est à l’autre bout du pays. Premier départ, et première controverse : au lieu d’avouer tout simplement qu’il préfère jouer pour les Lakers et que leur offre financière est excellente, le grand môme de 24 ans joue les divas vexées. Il n’a pas assez d’intimité en Floride, explique-t-il. Et ne se sent pas suffisamment aimé, la faute à un sondage paru dans le Orlando Sentinel. Son premier passage en Floride se termine d’autant plus mal qu’il ne lui faut pas longtemps pour bâcher tranquillement Hardaway. L’une des grandes spécialités de Shaq est née : le divorce mesquin et rancunier.

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