[ITW] Wax Tailor : Tailor aux mains d’argent

[ITW] Wax Tailor : Tailor aux mains d’argent

Passionné de cinéma et de musique, Wax Tailor allie ses deux passions à la perfection en créant un univers musical où les samples jouent le rôle d'acteurs et racontent leurs propres histoires. Interview avec un metteur en son de talent.

Théophile HaumesserPar Théophile Haumesser  | Publié  | BasketSession.com / HOOP CULTURE / Culture
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C'est fou comme le temps passe ! Découvert il y a pile quinze ans à la sortie de son premier album sous le nom de Wax Tailor, Tales Of The Forgotten Melodies, j'avais eu l'occasion de m'entretenir avec lui pour parler de son parcours et de sa musique. Depuis, Wax a tracé sons chemin comme le saphir dans les sillons d'un vinyl, sans prendre de ligne droite mais en allant toujours plus loin. L'occasion était donc toute trouvée de redécouvrir cet artiste touchant et foncièrement sincère au travers de cet entretien, réalisé à l'époque pour le défunt magazine Tyler, et de la chronique de son premier opus. Grimpez avec nous dans la machine à remonter dans le temps et découvrez (ou redécouvrez) au passage un musicien qui vaut le détour !

Wax Tailor, alias JC, est un homme pressé. Entre une télé et deux radios, le tailleur de cire a tout de même trouvé le temps de se poser quelques minutes, histoire de revenir un peu sur son parcours et de mieux comprendre ce qui anime ce producteur aux multiples facettes qui cite aussi bien Public Enemy et DJ Muggs parmi ses principales influences que Lalo Schiffrin, Wong Kar Wai ou Bernard Herrmann. Autant de raisons qui font que son premier album solo, le classieux Tales Of The Forgotten Melodies, a séduit tout autant les fans de Hip Hop instrumental que les mordus de B.O. ou tout simplement les amoureux de bonne musique.

BasketSession : Est-ce que tu peux nous résumer un peu ton parcours ?
Wax Tailor : J'ai commencé la musique en 1990 au sein d'un groupe de rap qui s'appelait La Formule. On a maquetté quelques trucs et dans le même temps j'ai commencé à travailler sur Radio Droit de Cité, c'est là que j'ai rencontré le gros de l'équipe et notamment le DJ avec qui je travaillais à l'époque. En 94, on a fait notre première compilation et on a tourné un peu partout. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à produire moi-même. A la même période, il y a eu un schisme au sein du groupe parce que nous avons eu une proposition de major et que tout le monde ne voyait pas les choses de la même manière. C'était l'époque où il fallait absolument avoir une choriste, c'était du Soon E MC ou rien (rires). Nous, ce n'était pas trop notre genre… On a continué à travailler de notre côté et, en 1998, j'ai mis en place le label Lab'oratoire, ce qui nous a permis de sortir le premier EP de La Formule. J'ai aussi commencé à sortir des breakbeats et, en 2001, je me suis mis à travailler sur le projet Breathing Under Water avec Looptroop et ensuite j'ai enchaîné avec le projet Wax Tailor.

BasketSession : Quels ont été les premiers disques qui t'ont vraiment marqué?
Wax Tailor : Des choses comme le premier Run DMC, ça parait assez basique, mais c'est ça. Avant, j'avais entendu des choses, mais j'étais un peu jeune pour identifier ça précisément. En 84, j'étais de la génération Sydney à pousser les meubles dans ma chambre pour tourner sur la tête, mais je n'avais pas vraiment fait le lien avec la musique. En 88, c'était un peu le deuxième niveau parce que je suis parti en Angleterre et le frère de mon correspondant était DJ et là ça a été la furie ! Je revenais avec des piles de cassettes Memorex, c'était l'époque où les gens ne savaient pas écrire rap, ils l'écrivaient avec deux « p » (rires). Pour moi, ça a été l'âge d'or. J'étais ado et je vivais vraiment le truc à fond. Mais le déclic, ça a été Fear Of A Black Planet de Public Enemy. Ça reste sans doute l'album qui m'a le plus marqué. Pourtant, j'avais déjà eu leurs deux premiers albums, mais celui-là, ça a été le gros, gros truc. J'avais déjà entendu du rap français avant ça, comme Destroy Man, mais ça ne me parlait pas du tout. C'est plutôt avec Assassin, NTM et IAM que j'ai eu envie de m'y mettre.

« On me dit ‘‘Ouais, mais tu t'écartes du Hip Hop’’. Mais est-ce que ce n'est pas le Hip Hop qui s'écarte de ce qu'il est ? »

 

BasketSession : A la base, tu rappais, pourquoi avoir arrêté ?
Wax Tailor : C'est le décalage. Je me rappelle d'une date qu'on avait fait à Nantes en 2001 et on s'était retrouvé à jouer devant un public de teenagers. J'approchais les trente piges et soit je faisais comme Kool Shen ou des mecs comme ça et je continuais en m'adressant à des gosses de quinze ans, soit je me disais que j'avais trente ans et des problèmes de gens de mon âge et dans ce cas-là les gens qui étaient en face de moi n'en ont rien à foutre. Des gens comme La Rumeur ont eu la chance d'être reconnus suffisamment pour toucher un public un peu plus large que celui qui nous suivait du temps de La Formule. Il y avait un noyau de gens qui nous suivaient, mais qui n'étaient pas assez nombreux pour se donner vraiment la patate. On bossait à côté… je pense qu'on était fatigué. C'est plus par lassitude qu'on a arrêté, on est resté en super bons termes mais bon voilà… trente ans quoi (il sourit).

BasketSession : Et ça a été une suite logique pour toi de t'orienter ensuite vers de la prod instrumentale ?
Wax Tailor : En fait, le truc, c'est que j'ai commencé à en faire vers 1996. A l'époque, c'était un exutoire, parce que ma frustration, du temps de La Formule, c'est que je n'arrivais pas à donner le meilleur de moi-même. Je pense qu'on était trop sur le fond et pas assez sur la forme. Un peu comme La Rumeur d'ailleurs, je fais partie de ceux qui ne sont pas super séduits par ce que fait La Rumeur, au sens musical du terme. Au niveau musical, je n'étais jamais vraiment satisfait de moi et c'est pour cette raison que j'avais besoin de m'évader un peu en faisant des trucs instrumentaux à côté. Mais je n'ai pas été suffisamment clairvoyant pour me lancer là-dedans à l'époque. Je ne regrette pas, parce que j'ai vécu des choses intéressantes avec mon groupe, mais du coup mon album arrive un peu tard par rapport au moment où j'ai commencé à réfléchir à ce type de choses. En fait, c'est venu naturellement, ça a pris de plus en plus d'importance jusqu'au moment où je n'ai plus trop eu envie de faire autre chose.

BasketSession : Est-ce que tu sais, dès le départ, si un son restera instrumental ou si tu rajouteras un chanteur ou un rappeur ?
Wax Tailor : Non. Il y a d'ailleurs des morceaux que je ne pensais pas être faits pour rapper dessus, comme « Walk The Line » et « Where My Heart's At » sur lesquels on retrouve The Others, et qui à la base devaient être des instrus. Au début, je n'étais pas très convaincu et une fois qu'ils ont posé leurs voix dessus, je me suis dit que ça le faisait. Et puis bon, c'est vrai que la façon dont je construis mes sons est encore très influencée par le rap, tu retrouve des huit mesures, des seize, ce sont des vieux restes. Au départ, je devais avoir Jeru The Damaja sur « Walk The Line », mais on ne s'était pas compris sur l'instru qu'il voulait utiliser. Du coup, on n'a pas fait ce titre là et celui sur lequel il a posé je ne voulais pas le mettre sur mon album. J'ai préféré garder celui avec The Others, parce que ce sont vraiment des gens adorables et ça me faisait plaisir de retravailler avec eux. Le problème avec le morceau de Jeru, c'est que je ne suis pas complètement satisfait du résultat. Je lui ai dit d'ailleurs, mais a priori je ne le sortirai que si on le retravaille. Je crois d'ailleurs que ça ne lui a pas trop plu, mais bon, voilà, honnêtement j'ai l'impression qu'il m'a fait un freestyle et j'ai trop de respect pour ce qu'il a pu faire avant pour sortir ça, comme ça, juste histoire de coller un nom.

BasketSession : De quelle façon est-ce que tu procèdes pour la compo ? Tu commences par le titre, une boucle, un break…
Wax Tailor : Il n'y a pas de règle absolue, mais paradoxalement, j'ai souvent tendance à commencer par les batteries. Quand je n'ai pas la batterie, il m'arrive souvent de manquer d'inspiration. D'entrée de jeu, je me dis que si j'ai une batterie qui sonne, j'ai fait 40% du chemin. Je n'aime pas trop les batteries trop compliquées, mais j'aime bien avoir un petit gimmick, un truc qui me donne des idées de construction de samples. C'est souvent la batterie qui arrive en premier et après c'est un peu un puzzle. Il n'y a pas de règle.

BasketSession : En matière de production, tu as des modèles ?
Wax Tailor : Le truc, c'est que j'ai longtemps été une éponge. Je ne suis pas comme certains qui disent qu'ils restent dans leur coin et qu'ils n'écoutent pas ce qui se fait. Moi j'écoute beaucoup ce qui se fait et j'ai été influencé par beaucoup de gens. Ça ne parait pas forcément évident à la première écoute, mais pour moi, la construction de mon album est un vrai clin d'œil à Fear Of A Black Planet, parce que j'ai essayé de retrouver ce côté « ça ne s'arrête jamais ». Moi, ça m'avait bluffé, en plus il y avait des petits sons partout. Au bout d'un an ou même dix ans après, tu découvrais toujours un truc de nouveau. Après, il y a plein d'autres producteurs qui m'ont mis des baffes. DJ Premier bien sûr, qui arrive à tenir quatre minutes avec une boucle, même si ça a peut-être fait un peu de tort au rap en laissant croire qu'il suffisait de faire ça pour que ça marche. Mais bon, même si certains disent que sa recette commence à être usée, qui d'autre peut prétendre avoir deux cent titres monstrueux à son répertoire ? Pete Rock, surtout sur la première phase avec tous ses arrangements de cuivre, je trouve ça génialissime, c'est bluffant. DJ Muggs pour la façon de retravailler les samples. Les premiers Cypress, les Funk Doobiest, tout ça, je les ai disséqués. J'ai fait du sous-Muggs et du sous-Premier pendant très longtemps. Après il y a eu RZA, il avait un sampleur ASR 10 et moi direct j'ai voulu avoir la même machine en pensant que ça me donnerait le même son. Il y a eu plein, plein de choses qui m'ont influencé.

BasketSession : Sur « Damn That Music Made My Day », tu n'as scratché quasiment que des morceaux de la fin des années 80. Tu es nostalgique de cette époque ?
Wax Tailor : Nostalgique, oui, mais pas passéiste. Il y avait aussi un autre truc, c'est que quand j'ai sorti le EP Lost The Way, les retours étaient bons, mais ça m'a un peu gonflé qu'on me colle l'étiquette Trip-Hop. Je veux bien, mais moi je sais d'où je viens et c'est pourquoi j'ai fait cette référence à une rime de Run DMC. Des fois on me dit « Ouais, mais tu t'écartes du Hip Hop ». D'abord est-ce que ce n'est pas le Hip Hop qui s'écarte de ce qu'il est ? Mais bon, moi j'ai quinze ans de Hip Hop derrière moi, je n'ai pas de formation classique, à quinze ans je me suis mis à écrire alors que je n'avais jamais lu de livre en dehors de l'école. Pour moi, le Hip Hop, c'est une école du challenge qui te pousse à te surpasser. C'est une vraie école de la vie et c'est en ça que je m'en revendique.

« La B.O. de Taxi je peux la faire demain, mais une B.O. de Bernard Herrmann, non. »

 

BasketSession : Justement, tu penses faire des sons pour d'autres gens dans le rap ?
Wax Tailor : Ouais. Après c'est un problème de temps. Je ne suis pas super productif et je suis super pointilleux. Je ne sais pas faire de la prod au kilomètre. Mais bon, c'est vrai que j'aimerais bien. Là je vais justement produire un titre pour l'album de Madwreck, de The Others. J'ai aussi pas mal d'autres trucs en vue, mais après il faut aussi voir dans quel état d'esprit ça se fait.

BasketSession : Tu es visiblement très marqué par le cinéma, ça t'est venu comment ?
Wax Tailor : J'ai toujours eu un intérêt pour le cinéma. Il y a beaucoup de similitudes pour moi entre le cinéma et le rap. La façon dont les morceaux se mettent en place, les mises en relief de personnages et cætera. Et puis j'ai toujours utilisé des bouts de dialogues dans mes morceaux, donc ça s'est fait assez naturellement. Il y a aussi le fait qu'avec la démocratisation du DVD, ça m'a permis d'avoir plus facilement accès à des films en V.O. et je me suis un peu fait une boulimie de DVD par frustration.

BasketSession : Tu as des réalisateurs fétiches ?
Wax Tailor : Il y a des gens que je respecte beaucoup pour différentes raisons. J'aime beaucoup le cinéma de Woody Allen, celui de Chaplin ou de Lubitch. Et puis après tu as Kubrick, parce qu'en termes d'images c'est monumental. De la même façon, j'ai été bluffé par 2046 de Wong Kar Wai, à propos duquel j'avais entendu beaucoup de méchantes choses.

BasketSession : Tu as des touches pour faire des musiques de films ?
Wax Tailor : J'ai une proposition d'un réalisateur, mais la question c'est de voir si je suis inspiré et si je suis à la hauteur. C'est sûr que la B.O. de Taxi je peux la faire demain, mais une B.O. de Bernard Herrmann, non.

BasketSession : Au fait, d'où te vient ce nom, Wax Tailor ?
Wax Tailor : Tailleur de cire parce que mon instrument de prédilection, c'est le sampleur, que j'ai commencé par là et que ça reste central, même si je travaille avec des instruments. Mon noyau dur c'est le sample et donc le vinyle. Je suis un peu un tailleur de cire vinylistique.

Le cinéma de Wax Tailor

Fan mordu de cinéma et de B.O., nous avons demandé à Wax Tailor de nous faire une petite sélection de ses films et bandes originales préférés. Une tâche difficile s'il en est d'autant que l'homme est un connaisseur.

« Herrmann/Hitchcock, pour moi c'est la paire absolue », s'enthousiasme-t-il.

« Ça en est même à se demander qui s'inspire de qui. Après, j'aime aussi beaucoup la démarche de Tarantino ou de Wong Kar Wai, qui sont pour moi de vrais DJs. Ils piochent, certes, mais ils savent exactement ce qu'ils vont faire de la  musique et c'est parfait. Je suis admiratif de tous ces gens. En fait, je suis un grand, grand fan, c'est peut-être ce qui définit le mieux ce que je fais. »

Ses 5 films favoris

Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) : C'est vraiment le sommet du genre. Marlon Brando est un monstre sacré, Al Pacino est captivant et Coppola capte tout au mieux. C'est pour moi un film qui va bien au delà du film de genre.

Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971) : J'aurai aussi bien pu citer Barry Lindon, Shining ou Lolita, Kubrick est le plus grand réalisateur que je connaisse. A chaque fois que j'en revois un j'ai l'impression de découvrir de nouvelles choses.

Raining Stones (Ken Loach, 1993) : La caméra de Ken Loach est une lunette de sniper braquée sur notre société.

Reservoir dogs (Quentin Tarantino, 1992) : Tarantino est pour moi un cinéaste assez proche du Hip hop dans son rapport à la citation, dans sa façon d'exhumer des musiques mais aussi de citer ses références tout en offrant sa propre lecture

Radio Days (Woody Allen, 1987) : J'adore Woody Allen et plus particulièrement ce film.

Ses 5 B.O. de référence

Planet Of The Apes (Jerry Goldsmith, 1968) : Une bande son bruitiste qui contribue à l'ambiance du film.

The Ipcress File (John Barry, 1965) : J'aurai pu en citer d'autres, tant l'homme est incontournable.

Bullit (Lalo Schiffrin, 1968) : Je suis un inconditionnel de son travail.

La ragazza della pelle di luna (Piero Umiliani, 1972) : Le titre "Pelle di Luna" est superbe.

Si j'étais un espion (Breakdown) (Serge Gainsbourg, 1967) : Les arrangements sont redoutables, le son terrible ! Ça me fait penser à la période Melody Nelson.

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