Greg Heuss, l’homme qui a « tokenisé » Pau et veut ramener une équipe à Seattle

On a rencontré Greg Heuss, la patron de l'Elan Béarnais qui veut faire de la tokenisation un modèle viable dans le sport et rêve de participer au retour d'une franchise NBA à Seattle.

Greg Heuss, l’homme qui a « tokenisé » Pau et veut ramener une équipe à Seattle

Nombreux sont les fans qui rêvent du retour d'une franchise NBA à Seattle. On le sait, la ligue prévoit une expansion dans les années à venir, vraisemblablement pour deux équipes, dont l'une du côté d'Emerald City, orpheline des Sonics depuis le déménagement à Oklahoma City au milieu des années 2000. Nombreux aussi sont les investisseurs qui veulent faire partie de cette nouvelle aventure. Quand on voit à quel prix sont vendues ou valorisées les franchises NBA de nos jours, on peut comprendre cet intérêt. Greg Heuss, natif de la région de Seattle, est de ceux-là.

Pionnier dans la création d'Amazon, Heuss a quitté le géant du e-commerce il y a quelques années pour se spécialiser dans la technologie de blockchain, dont l'application la plus célèbre désormais est celle relative aux crypto-monnaies comme le bitcoin. C'est par ce biais que le businessman américain rêve d'être au cœur du comeback de la NBA à Seattle. Sauf que lorsqu'il a manifesté son intérêt et la manière dont il voulait utiliser les principes de la blockchain et des tokens, on lui a clairement fait comprendre qu'il lui faudrait d'abord éprouver son modèle, certes séduisant, ailleurs avant de l'appliquer à la plus grande ligue de basket du monde.

C'est pour cette raison que l'Elan Béarnais Pau-Lacq-Orthez, place historique du basket français, bat désormais pavillon américain. Le fonds d'investissement piloté par Greg Heuss (où on retrouve également Rick Pitino et Jamal Mashburn) est ainsi actionnaire majoritaire du club des Pyrénées depuis un an, avec un projet articulé autour de Stu Jackson, l'ancien n°2 de la NBA, et de l'ancien Palois Takwa Pinero) est en train de prendre un virage pour le moins original et novateur.

Depuis la semaine dernière, 40% du capital de l'Elan Béarnais est en vente auprès du public sous forme de tokens, ces actifs ou jetons numériques évoqués plus haut. Les PBT (Pau Basketball Tokens) permettent à leurs détenteurs d'être impliqués dans la destinée et les résultats du club. De prime abord, cela peut sembler flou et rendre méfiants les non-initiés.

On a donc rencontré Greg Heuss, le propriétaire, et Tom Huston, le General Manager de l'Elan, à Paris juste avant la finale de la Coupe de France remportée par les Béarnais à Bercy. Ils nous ont expliqué leur vision et la nature de leur projet.

Bientôt deux nouvelles franchises à Seattle et Las Vegas ?

BasketSession : Greg, comment est née cette idée d'appliquer ce modèle à l'Elan Béarnais et quel en est l'intérêt pour les fans ?
Greg Heuss : Tout le monde a envie de faire partie de l'équipe qu'il supporte. En fait, je suis parti d'une réflexions sur ce qu'ont fait les Green Bay Packers en NFL. Green Bay c'est un tout petit marché, mais une équipe qui a gagné plus de titres que la plupart des autres. Les propriétaires ont vendu des parts des Packers pour 250 dollars. Tu ne pouvais pas les revendre, ni les échanger. Elles n'ont aucune valeur. Tu n'as pas de vote au conseil, ni la moindre preuve de propriété. On te donne un certificat que tu peux mettre sur ton mur et qui dit : je suis un propriétaire des Packers. Grâce à ça, ils ont levé 65 millions de dollars il y a 8 ans. Là, ils font la même chose et espèrent lever 95 millions juste en vendant des trucs à des fans avides et passionnés. Ces fans savent qu'ils n'auront rien mais ils s'impliquent quand même. Je me suis dit que c'était dingue et que s'ils étaient excités par ça, qu'est-ce que ce serait si en plus on donnait de la valeur et un intérêt à leur actionnariat ? Ici, à Pau, vous détenez un vote, comme un détenteur de part traditionnel. Un token équivaut à un vote. Tous les détenteurs de tokens peuvent élire un représentant qui siégera au conseil et représentera leur point de vue.

Les avantages à acheter des tokens sont les suivants : tu peux les échanger  ou les vendre au bout d'un an. Si ça ne convient pas aux gens, ils peuvent se retirer de l'affaire en revendant. Si tout va bien, en revanche, ils ont tout gagné. On accorde beaucoup d'importance au vote du représentant élu par les propriétaires de tokens. Il y aura aussi des avantages au niveau de la billetterie et du merchandising pour les fans qui en auront acheté. En gros, de notre point de vue, si tu es fan de Pau, tu devrais avoir envie de faire partie de cette aventure-là.

Ma plus grande peur, c'était que les gens nous prennent pour une nouvelle bande de connards américains qui s'accapareraient leur club

Si ce modèle basé sur les tokens fonctionne, peut-on s'attendre à ce qu'il soit répliqué par d'autres équipes sportives ?
Greg Heuss : Je sais que beaucoup d'équipes dans le monde surveillent ce projet et regardent si on sera capables de mener notre mission à bien. Nous sommes un fonds d'investissement. A la base, notre rêve n'était pas de posséder une équipe ici, mais on a dû le faire et c'est très bien. A l'avenir, on se voit aider d'autres équipes via notre modèle et le voir être répliqué s'il fonctionne comme on le croit. A Pau, on parle d'un petit marché. Mais imaginez que ce soit reproduit avec un club comme le PSG, qui a des fans partout dans le monde. Nous, si on fait ça, c'est parce que l'on croit vraiment dans le fait qu'impliquer les fans est fondamental. Ce sont eux et les joueurs qui sont les membres les plus importants d'une organisation. D'ailleurs, tous les employés, de la star Brandon Jefferson à la personne qui nettoie le parquet, vont recevoir un token.

Tom Huston : Au bout du compte, la Silicon Valley a établi des standards dans le monde en ce qui concerne les sociétés où les employés sont impliqués dans l'actionnariat. L'industrie du sport est en crise parce qu'il y a un changement du paysage médiatique et que le coût des équipes est absolument astronomique. Le modèle traditionnel ne fonctionne plus. Donc comment fait-on ? Je ne parle pas que des mastodontes qui luttent eux-mêmes pour maintenir leurs budgets scandaleusement astronomiques, mais de tous les autres échelons du sport où le modèle doit changer. Là, on parle du basket, qui n'est pas le sport le plus populaire de France ou sur ce continent. Si on peut prouver que notre modèle peut apporter facilement et rapidement des capitaux, tout en créant un gros engagement pour les fans et de l'attention médiatique, on aura réussi. Vendre un pourcentage du capital au public de manière digitale rend la tâche beaucoup plus simple ensuite pour les dirigeants.

A Marseille, il a parfois été reproché à Frank McCourt de trop déléguer et de ne pas être assez présent. D'autres repreneurs américains ont eu le problème inverse. Quel est ton ressenti personnel sur ton implication et quelle est la perception des gens à Pau ? 
Tout dépend à qui tu demandes. Ma femme trouve que je suis beaucoup trop impliqué et aimerait que je le sois moins, mais elle n'a jamais trop compris ce que je faisais depuis le début de ma carrière donc ce n'est pas trop grave (rires). Plus sérieusement, évidemment que les choses seraient plus simples si j'étais là plus souvent, mais en arrivant ici on a fait une sorte de pacte. Ma plus grande peur, c'était que les gens nous prennent pour une nouvelle bande de - pardonne-moi l'expression - connards américains qui s'accapareraient le club et ne feraient les choses qu'à leur façon. Du coup, pour éviter cette perception, on a pris un recul important - peut-être trop important, qui sait ? - pour que les gens sachent bien que c'est toujours leur club, leur équipe.

C'est aussi pour ça que l'on met ces tokens en vente. On veut que les gens participent au sein de leur équipe. Et pourquoi ne le voudraient-ils pas ? Ma posture est la suivante : il y a une différence culturelle, c'est indéniable. Mais l'avantage que l'on a, c'est que l'on est dans un sport américain. On parlerait de foot, je ne serais pas serein. Mais là, je suis capable d'avoir un avis et de parler de basket avec n'importe qui en toute confiance. Je ne veux pas paraître arrogant, mais le basket est un peu notre jeu et on sait comment fabriquer le produit autour. Tu as déjà été voir des matches NBA, donc tu sais de quoi je parle. On veut pouvoir implémenter des éléments du produit NBA à Pau, sans perdre l'identité et l'histoire.

Tom Huston : J'ajouterais que où que vous vous trouviez, quand il y a un nouveau management qui arrive, surtout avec l'aspect international de la chose, il y a une période où la confiance doit se bâtir. Pau est situé dans un coin très particulier de la France. Quand on est arrivé, les gens ne nous ont pas accueilli comme des messies. Les événements récents du côté des Girondins de Bordeaux avec King Street et les mauvais investissements américains ailleurs ne nous ont pas aidés, mais on est en train de surmonter ça. Les premiers mois ont été très difficiles, mais je dirais que l'on arrive à une certaine normalité, surtout maintenant que les gens retrouvent un mode de vie normal post-crise du Covid.

On a construit une relation avec les gens et ils ont compris qu'on allait bien faire ce que l'on avait dit en arrivant. Ce n'était pas juste des paroles. L'équipe joue bien et est allée en finale de la Coupe (l'interview a été réalisée la veille du sacre contre Strasbourg, NDLR), même si c'est au staff qu'il faut attribuer ça et pas à nous. Stu Jackson et Takwa Pinero ont aidé à ce que l'équipe aille dans la bonne direction. Après avoir rencontré plein de surprises, de problèmes et de progrès, je suis heureux de la situation qui est la notre aujourd'hui et pour la saison prochaine.

Bezos ou quelqu'un d'autre mettra forcément 2 milliards pour ramener les Sonics. Pourquoi on ne viendrait pas mettre les 500 millions restants grâce aux fans en les laissant réellement faire partie de la franchise ?

Tom, ce n'est pas trop compliqué de gérer une équipe basée en France avec un propriétaire aux Etats-Unis et toi-même qui est basé en Suisse ?
Je fais ça depuis très longtemps (plus de 20 ans dans le sport européen, notamment pour développer des événements comme la Ligue des champions, NDLR) et ce n'est pas la première fois que je me trouve au sein d'une équipe multiculturelle. Ce n'est pas un problème pour moi, même si je ne parle pas français. Je sais comment naviguer dans le bain européen, mais surtout comment identifier le talent en termes de management et de direction. C'est quelque chose qui n'est pas simple dans le marché qu'est Pau, avec des gens qui n'ont pas forcément une énorme expérience. Pourtant, le talent est là et il y a plein de jeunes doués mais qui ont besoin d'être formés, c'est comme dans n'importe quel business. Pour créer et répliquer le succès, il faut une philosophie et on l'a.

Greg parlait de l'envie de s'impliquer éventuellement dans le retour d'une franchise à Seattle...
Greg Heuss : Je veux croire que l'on pourrait le faire si l'occasion se présente. J'aimerais que notre modèle fasse partie du prochain groupe d'investisseurs à Seattle, mais je sais que la vente se fera aux alentours de 2.5 milliards de dollars, ce qui est totalement fou. Je ne crois pas que l'on pourra vendre assez de tokens pour atteindre 2.5 milliards (rires). Cela dit, Jeff Bezos ou quelqu'un d'autre mettra forcément 2 milliards de dollars sur la table. Pourquoi on ne viendrait pas compléter les 500 millions grâce aux fans et les laisser réellement faire partie de leur franchise ? En NHL, les Seattle Krakens ont vendu 30 000 billets de pré-saison en 15 minutes pour leur première saison. Et on parle juste de gens qui veulent acheter une place !

Il y a quelques jours, on apprenait que Angel McCoughtry, la star WNBA, rejoignait le groupe d'actionnaires de l'Elan Béarnais et entendait s'impliquer sur le plan sportif. De quelle manière est-ce que cela se traduira ?
Greg Heuss : Il y a une connexion qui s'est faite avec Louisville, une université dans laquelle Rick Pitino, Takwa Pinero et Angel McCoughtry sont allés tous les trois, ainsi qu'un autre de nos investisseurs. C'est Takwa qui nous l'a présentée parce qu'ils sont allés à la fac en même temps. C'est une joueuse WNBA dominante, elle a joué en Europe et est très réputée. Quand on a commencé à lui parler il y a quelques mois, on savait qu'il fallait attendre que le timing soit bon pour elle. Elle a déjà investi dans plusieurs choses, un peu comme Jamal Mashburn, qui est l'un des anciens joueurs NBA avec le plus de succès dans les affaires en post-carrière. Angel se rapproche de la fin de sa carrière et a voulu se diversifier. Elle ne voulait pas seulement associer son nom au projet, mais aussi contribuer. Elle le fera via le développement de l'académie et auprès des jeunes, puis son souhait, qui est aussi le notre, sera d'avoir une équipe féminine professionnelle. Pour nous, ce serait génial d'avoir Angel qui gère ça d'ici et nous dise ce dont elle a besoin. Je sais que le basket féminin grandit vite en France et que le niveau des joueuses est de plus en plus fort. Le rêve d'Angel est aussi de venir en France pour jouer les JO avec Team USA en 2024, puis petit à petit de se concentrer sur les opérations basket à Pau.

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La vente des tokens de l'Elan Béarnais Pau-Lacq-Orthez est accessible sur la page du club