Ces joueurs qui ont inscrit 100 points : entre honte et consécration

Inscrire 100 points est une performance hors du commun. Tous ceux qui y sont parvenus n'ont pas reçu les louanges qu'ils espéraient, ni eu la carrière dont ils rêvaient.

Guillaume RantetPar Guillaume Rantet | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / Focus
Peu de gens ont eu la chance d'entendre une telle symphonie. A chaque fois, les notes y sont identiques. Ou presque. Un adversaire faible. Trop faible. Un joueur au-dessus. Trop au-dessus. Et qui enchaîne les points comme il enfilerait des perles. Un écart qui grossit. Beaucoup. Et un coach qui s'interroge : faut-il baisser le pas ? Couper la symphonie, en la privant de son chef d'orchestre ? Puisqu'une telle occasion se présente rarement, l'entraîneur finit pas craquer. La dernière note retentit. Puis une fois le silence revenu, certains congratulent l'artiste, qui prend du repos. D'autres s'interrogent. Notamment les médias : fallait-il le laisser enfoncer le couteau dans la plaie ? Autrement dit, ridiculiser son adversaire. Car les jours qui ont suivi de telles performances ont été très mouvementés. Dans la foulée de ces coups de chaud, bon nombre de journaux ont stigmatisé un comportement anti fair-play. Des lignes qui ont parfois touché les joueurs. Et les ont amenés à se montrer beaucoup moins fiers de ce qui est devenu la parfaite illustration du match plein. C'est sur ce rare phénomène des joueurs qui sont entrés dans l'histoire de la balle orange en inscrivant 100 points que Complex est revenu, dans un dossier passionnant dont nous vous résumons ici les grandes lignes. Avec, comme fil conducteur, une question qui n'est pas dénuée de paradoxe : faut-il louer les mérites de l'extraordinaire ?

« C'est gênant »

[superquote pos="d"]"Les gens diront à leurs enfants ' Tu vois cet homme ? Il a mis 100 points dans un match '" Wilt Chamberlain[/superquote]25 lycéens, quatre joueurs universitaires, 25 internationaux et, bien sûr, un NBAer ont fait parler d'eux pour avoir ajouté trois chiffres consécutifs sur leur fiche de stat. Jack Taylor fait partie de ce cercle fermé. Mais également de celui encore plus restreint de ceux qui y sont arrivés par deux fois. Nous voici le 20 novembre 2012. Son équipe universitaire, Grinnell, s'impose 179-104 contre Faith Baptist Bible. Une raclée lors de laquelle Taylor a inscrit 138 points et pris 108 shoots. Dont 71 à trois points. Battant au passage le record NCAA établi par Clarence Francis, auteur de 116 points en 1953. Le jeune homme s'attire les louanges des stars de la Grande Ligue. Notamment de Kobe Bryant, Kevin Durant et Carmelo Anthony. Qui en connaissent un rayon sur ce point.
« Je n'ai jamais entendu quelque chose pareil » raconte la star des Knicks au New York Daily News. « C'était comme dans un jeu vidéo. Comment peut-on shooter 100 fois ? »
Mais tout le monde n'est pas sur la même longueur d'ondes. Parmi eux, Zac Jackson, de FoxSports Ohio. « C'est gênant », lâche-t-il. Jouant les trouble-fête. Il explique :
« Avec le match dans la poche, le besoin pour les responsables de la feuille de match de se munir d'une nouvelle page et d'un nouveau stylo, et des adversaires incapables de l'empêcher de shooter derrière l'arc sur chaque possession, Taylor n'avait pas besoin de continuer à shooter... »  

« C'était un travail collectif »

[superquote pos="d"]"C'est extraordinaire quand un joueur réalise ça" LeBron James[/superquote]Car à chacun de ces exploits ont correspondu des critiques. Vis-à-vis du joueur, accusé d'en avoir trop fait. Et de son entraîneur, pour ne pas avoir calmé, ou retiré son joueur face à un adversaire agonisant. Des critiques émises par les médias, et qui ont touché Jack Taylor.
« La chose qui m'a ennuyé, c'est quand les gens ont critiqué ma personnalité en disant que j'étais égoïste et un mauvais coéquipier » explique-t-il. « Ils n'ont pas compris que c'était un travail collectif. Mes coéquipiers ne faisaient pas que récupérer la balle, et je ne les privais pas de passes. »
Alors pour faire passer le message, il récidive. Seulement un an après. En inscrivant 109 points durant la victoire des siens 173-123 face à Crossroads, il devient le second joueur à avoir répété l'exploit, après, encore une fois, Clarence Francis. Et il confirme : inscrire 100 points lors d'une rencontre est avant tout une performance collective.
« Comme l'an passé, je n'aurais pas pu faire ça sans mes coéquipiers. Je leur dois beaucoup. C'était vraiment un effort collectif. »
Carmelo Anthony n'est pas le seul à avoir vanté les mérites d'un joueur ayant inscrit 100 points. « C'est extraordinaire quand un joueur réalise ça » déclarait en 2006 LeBron James, ébloui par le match de Epiphanny Prince, qui évoluait alors avec le lycée de Murry Bergrtraum. En février 2006, elle inscrit 113 points dans la victoire 137-31 de son équipe. Adrian Wojnarowski, journaliste chez ESPN, interroge le célèbre coach lycéen Bob Hurley. Qui prend le contre-pied du King :
« Parfois il faut savoir se mettre à la place des enfants qui se trouvent de l'autre côté du terrain. »
Les joueurs ayant planté 100 points doivent-ils être congratulés ? Ou hués pour avoir enfoncé le clou et avoir tiré sur une équipe à terre ? Le trop est-il vraiment l'ennemi du bien ? Du côté des principaux intéressés, si certains assument, d'autres préfèrent ne pas se remémorer cet énorme coup de chaud.

« Je n'en suis pas très fier »

Certains joueurs n'ont pas eu besoin des médias pour ne pas se sentir à l'aise à la suite de leur exploit. Danny Boyd, qui a inscrit 104 points avec le lycée Camden lors d'une victoire 130-43 sur Clarksburg en janvier 1961, est de ceux-là. L'arrière estime avoir enchaîné par devoir pour ses coéquipiers. Mais regrette :
« J'étais embarrassé d'avoir mis tous ces points. Je ne voulais pas jouer la deuxième mi-temps. »
Même son de cloche du côté de Lisa Leslie. Un soir de février 1990, elle score 101 points pour donner quasiment toute seule la victoire à son lycée de 102-24. Le coach adverse déclare forfait à la mi-temps. La joueuse, elle, raconte avoir souhaité respecter la tradition de Morningside. Celle de devoir inscrire le plus de points possible pour son dernier match à domicile en tant que lycéenne. Une tradition qui a fait couler bien des larmes. Quatre médailles d'or olympiques, deux titres de WNBA et trois de MVP du championnat féminin nord-américain plus tard, elle explique ne plus penser à cette fameuse rencontre. Et ne pas vraiment en être fière. Elle théorise :
« Ce n'était pas très fair-play. Peut-être qu'inconsciemment c'est pour cela que je n'en suis pas très fière. J'étais gamine et je me disais ' Ils doivent m'empêcher de marquer. S'ils n'y arrivent pas, ce n'est pas ma faute. ' Mais était-ce nécessaire pour moi d'inscrire autant de points ? Probablement pas. »
Il y a également ceux qui ont mis du temps avant d'assumer, et de se vanter, d'avoir été l'auteur d'un match historique. Ici, il faut inévitablement parler de Wilt Chamberlain. Le seul et l'unique à avoir franchi la barre des 100 en NBA. Sa victime ? Les Knicks, le 2 mars 1962. A l'époque, les observateurs estiment que ce n'est pas une bonne nouvelle pour une Ligue qui cherche alors à grandir.
« Le basket ne va pas prospérer de cette manière, parce que les Américains jeunes ou adultes ne peuvent pas s'identifier avec des freaks comme stars » écrit Jimmy Powers du New York Daily News. « Vous ne pouvez pas vendre un monstre de 2m16 même au plus crédule des adolescents. »
La légende des Philadelphie Warriors, elle, n'a pris conscience de son exploit que trois décennies plus tard.
« Avec le temps, je me suis de plus en plus approprié ce match à 100 points » racontait-il dans une interview en 1993. « C'est devenu ma marque de fabrique, et j'ai réalisé ce que j'avais fait. Les gens diront à leurs enfants ' Tu vois cet homme ? Il a mis 100 points dans un match ' Je suis fier de ça maintenant. »
Et il avait de quoi.

Des excuses dans le Los Angeles Times

S'ils cèdent souvent à la tentation en permettant à leur joueur d'atteindre cette barre qui semble irréelle au commun des mortels, certains coaches ont également vite regretté leur décision. Alors quand Tigran Grigorian, lycéen à Pico Rivera Mesrobian, inscrit 100 points lors de la victoire 114-47 des siens, son coach, Vic Karapetian, s'excuse dans le Los Angeles Times. Notamment vis-à-vis du coach adverse, qui a refusé de lui serrer la main après le match.
« On a décidé de viser les 100 points à la moitié du match afin d'améliorer l'exposition et la reconnaissance de notre petite école privée » se justifiait-il dans le journal californien. « Si nous devions rejouer le match, nous nous y prendrions différemment. Nous n'avions pas préparé ça à l'avance, mais ces 100 points auraient été bien plus impressionnants si le match avait été plus disputé, comme les 81 points de Kobe face à Toronto. »
Kobe Bryant, une star qui aurait pu égaler Wilt Chamberlain face à Toronto le 22 janvier 2006 lors de la victoire 122-104 des Lakers sur les Raptors, mais en a inscrit "seulement" 81. Frank Scott, l'ancien entraîneur de Lisa Leslie, n'est pas vraiment de l'avis de Vic Karapetian. Dans le même journal, il a ainsi expliqué être scandalisé de la décision du coach adverse d'avoir obligé ses joueuses à déclarer forfait à la mi-temps du festival de Leslie. Celle-ci aurait ainsi pu battre le record de l’État de Californie, détenu par Cheryl Miller, la soeur de Reggie, auteure de 105 points en 1982. Mais tant pis : la joueuse en aurait été encore moins fière.

« Je voulais qu'il me laisse aller jusqu'à 120 »

Lorsque le futur NBAer Dajuan Wagner a passé la barre des 100 points avec son lycée de Camden, le 16 janvier 2001, il a réservé le ballon. Pas pour lui, mais pour sa mère. Il restait alors 3 minutes 30 au compteur. Mais son coach est venu gâcher la fête. Et l'a sorti. Le joueur enrage encore aujourd'hui après son ancien entraîneur.
« Il restait 4 min dans le match quand je suis arrivé à 100, donc je voulais qu'il me laisse aller jusqu'à 120. Mais il m'a retiré du terrain. Je le lui reproche encore aujourd'hui. »
Coup du sort : le même soir, un autre lycée, Cedrick Hensley, de l'Heritage Christian Academy, score 101 pts contre la Banff Christian School, un autre lycée texan, dans une victoire 178-28. Le jeune homme en avait déjà mis 50 à la mi-temps. Les deux joueurs mettent ainsi fin à une disette de plus de 20 ans sans performance individuelle de la sorte. Glen Jackson, et Jerome Tang, les coaches des deux bourreaux, sont aussitôt interrogés. Et accusés.
« Il m'a dit ' Est-ce que je peux le faire ? ' Au vu de tout ce qu'il avait fait pour nous avant, j'ai pensé qu'il le méritait » racontera le premier au sujet de Dajuan Wagner. Rajoutant même que « c'est un aboutissement d'inscrire 100 points. »
Mais les journaux, eux, chantonnent le refrain habituel en de telles occasions.
« Il y a une raison qui explique pourquoi 22 années se sont passées entre deux performances à 100 points dans un match entre lycéens », écrit Jeff Goodman de schoolsports.com. « La plupart des coaches réalisent qu'il n'y a aucune raison de laisser un joueur améliorer ses stats personnelles dans un match à sens unique où le résultat est déjà fixé à la mi-temps. »
https://www.youtube.com/watch?t=4533&v=k_qFVQ9cRhA
 

Dilemme cornélien

Aucune raison ? Non. Lorsque le lycéen Danny Heater a réalisé un match à 135 points (le record à ce niveau) le 26 janvier 2006 pour Burnsville, lui comme son équipe souhaitaient profiter de l'occasion pour qu'il trouve une fac pour la suite. Là était bien l'objectif de son coach, Jack Stalnaker. Mais là encore, les médias ont crié au scandale.
« Est-il légitime de battre une faible et malheureuse équipe lycéenne par 130 points afin d'obtenir une université pour la star de l'équipe victorieuse ? Non. » écrivait par exemple le Charleston Daily Mail.
Soit : la fin justifiait-elle les moyens ? L'année dernière, le Philadelphie Inquirer et USA Today évoquaient une nouvelle fois la performance de Dajuan Wagner. Treize ans plus tard. Et sans les habituels stigmates utilisés par la presse pour évoquer les auteurs de matches à 100 pions. Après un passage chez les Cavs et chez les Warriors, Dajuan n'a pu confirmer le talent qu'on lui prêtait lorsqu'il a mené son lycée vers un titre d’État du New Jersey en 2000 avant d'évoluer sous les ordres du légendaire John Calipari à la fac du côté de Memphis. Ce dernier ne plaide pas coupable. Et explique, comme d'autres, qu'il n'y a aucun mal à vouloir donner le maximum sur un terrain. Quel que soit le niveau de l'adversaire.
« J'ai inscrit 50 points au All-Americans camp de Nike. Personne ne s'est plaint. Quand je suis sur un terrain, je donne le maximum. Je ne rend la tâche facile à personne, et personne ne me la rend facile", racontait alors Wagner, aujourd'hui retraité à... 32 ans.
Critiquer une performance que tout le monde encense est-il le seul moyen que ces observateurs ont trouvé pour capter l'attention ? Ou un artiste doit-il savoir s'arrêter, même sur un terrain de basket ? « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » écrivait Pierre Corneille. L'adversité n'était pas au rendez-vous pour la plupart de ces joueurs, certes. Mais si le dramaturge vantait le mérite d'une victoire suite à un combat acharné, il ne dissuadait pas quiconque veut donner le meilleur de soi-même.
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