Philadelphia, c’est le moment d’en faire tout un fromage

Même si la saison est loin d’être finie, les performances et surtout l’attitude des Philadelphia Sixers suscitent l’inquiétude à quatre mois des playoffs.

Philadelphia, c’est le moment d’en faire tout un fromage
Mardi soir, les Philadelphia Sixers ont terminé l’année 2019 sur une fausse note. Une défaite assez sévère, 97 à 115, contre les Indiana Pacers. Alors, certes, la franchise de Pennsylvanie jouait sans Joel Embiid. Son meilleur élément. Mais cette contre-performance n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit même dans une certaine continuité. Les 76ers restent sur trois revers consécutifs et ils affichent même un bilan douteux de quatre petites victoires au cours de leurs dix dernières sorties. Un vrai coup de mou. Ils occupent pour l’instant la sixième place de la Conférence Est avec 23 victoires en 36 matches. Ce n’est pas catastrophique, pas du tout, mais cette équipe se doit maintenant d’être jugée et analysée avec le prisme réservé aux favoris pour le titre. C’est ce à quoi elle aspire. Du moins c’est ce que les dirigeants, les coaches et les joueurs prétendent viser pour 2020. Une bague. Alors force est de constater que les résultats sont en-dessous des attentes pour le moment, même si ça reste simplement la saison régulière. Le coach Brett Brown peut souligner son sentiment, celui que son groupe est plutôt taillé « pour les playoffs », ça ne change pas le fait que certaines zones d’ombre entourent la formation de Philly. Des doutes qu’il serait préférable de balayer avant les grandes joutes du mois d’avril justement.

Cinq noms, c'est non

Le qualificatif d’armada est revenu aux Sixers au moment où ils ont aligné Embiid, Ben Simmons, Al Horford, Tobias Harris, et Josh Richardson dans leur effectif. Un cinq majeur très talentueux sur le papier avec trois All-Stars – les trois premiers nommés – et deux basketteurs capables d’apporter autour des 20 points par match. Si chaque individualité a clairement ses qualités, la complémentarité globale laisse à désirer. C’était déjà l’une des craintes de la plupart des analystes avant le coup d’envoi de la saison. Et ça se confirme malheureusement soir après soir : il y a des vrais capacités mais aussi des lacunes évidentes. La première d’entre elles, le manque de création. D’autres noteront d’abord les problèmes de spacing. Mais au final, les deux notions sont un peu liées dans le cas présent. Cette lineup manque de plusieurs joueurs capables de créer des décalages. Il y a bien Simmons, mais ce n’est pas suffisant. Pas à notre époque où les équipes se reposent sur deux playmakers d’élite pour creuser des brèches, créer du jeu, pour eux et pour les autres. Harris n’a pas cette caractéristique et c’est justement ce qui le sépare des All-Stars. C’est aussi un point faible de Richardson, malgré sa taille (1,98 m). Horford est un passeur très intéressant pour sa position mais à la condition d’être entouré de joueurs à même de planter de loin… est donc de créer des espaces. Elle est là, la corrélation. Idem pour Embiid qui sert de point d’ancrage dans la raquette mais qui a tout intérêt à avoir deux ou trois snipers sur ses flancs pour mettre des ficelles derrière l’arc en cas de prises-à-deux.

Ben Simmons, explosion attendue

Il reste donc Ben Simmons. L’Australien est le maestro à Philadelphie et il sait le faire avec brio. 8,5 passes en moyenne, avec même une pointe à 17 caviars cette saison. Quand il est lancé, son génie fait le reste. Sauf que son degré d’application varie d’un match sur l’autre. Son attitude peut parfois poser problème. Pas vis-à-vis des autres mais sa nonchalance passagère crée de la frustration. Toutefois pas autant que son absence de tir. Un point récurrent, remis sur le tapis à chaque défaite des Sixers. Jeune All-Star, le premier choix de la draft 2016 se repose un peu sur ses lauriers. Il a mis ses deux premiers paniers à trois-points en carrière (2 en 5 tentatives depuis le début de la saison). Mais c’est loin, très, très loin d’être une arme de son jeu. En fait, il n’essaye même pas vraiment. Il ne fait pas l’effort de se mettre dans ces situations. Et s’il ne le fait pas maintenant, ce n’est certainement pas en playoffs qu’il va s’y mettre. Brown avait pourtant demandé à ce que son joueur en tente « un par match ». Il n’a pas été écouté jusqu’à présent. Ce manque total d’adresse extérieure maintient en fil rouge la question de la complémentarité entre Simmons et Embiid. Deux jeunes superstars qui pourraient former l’un des duos les plus redoutables de la ligue. Aujourd’hui, difficile de savoir s’ils peuvent réellement gagner ensemble. Mais c’est une interrogation que les Sixers réfutent – à raison ! – pour le moment. Il est trop tôt pour se demander si deux basketteurs aussi talentueux, de 23 et 25 ans, peuvent vraiment cohabiter sur le long terme. Ils se plongeront peut-être vraiment sur le sujet en cas de nouvelle désillusion en playoffs. Mais probablement sans prendre de décision hâtive et radicale. Le démantèlement du tandem n’est pas pour 2020. L’organisation n’en est pas à ce stade. Et s’il y avait une étape intermédiaire avant un tel transfert, ce serait sans doute le renvoi de Brett Brown.

les Sixers, une équipe mal construite finalement

Autre « fit » douteux, celui entre Horford et Embiid. On en vient presque à se demander pourquoi les dirigeants ont fait venir le Dominicain l’été dernier. Peut-être juste pour que le Camerounais n’ait plus à se le coltiner en playoffs. L’ancien joueur des Celtics était considéré comme la « bête noire » du pivot All-Star. Si vous ne pouvez pas le battre, recrutez-le ! Sauf que les deux intérieurs se marchent dessus. De manière générale, Horford ne colle pas réellement à cette équipe. Son niveau de jeu en prend un coup et ça le frustre. Cette semaine il s’est même plaint de son « rôle offensif très limité » dans la presse. « Big Al » a peut d’espaces. Il doit laisser la place à son coéquipier, plus grand et plus dominant, sous le panier. Il ne peut pas non plus évoluer trop souvent balle en main pour ne pas l’enlever de celle de Simmons. Le « small ball » a peut-être fait un pas en arrière avec le coup d’arrêt des Golden State Warriors mais la mobilité et l’étirement des lignes restent des principes essentiels en NBA. Est-ce vraiment judicieux, vu l’époque, de vouloir construire son jeu offensif autour d’un pivot très fort au poste bas ? Est-ce que ça peut encore marcher dans ce basket moderne ? Philadelphia est l’équipe qui joue le plus de possessions dos au panier et Jojo Embiid est sans doute l’arme la plus efficace (ou la plus effrayante en tout cas) de la ligue dans ce schéma. Mais ça ralentir le jeu, ça casse le mouvement et ça donne donc moins d’occasions pour ses coéquipiers de se mettre en rythme. Difficile de créer de la synergie dans ces conditions. C’est une analyse qui mérite d’être approfondie. En attendant, Brown et ses assistants vont continuer à faire les – nombreuses – armes mises à leur disposition. Malgré les problèmes de cohérence, le cinq majeur des Sixers domine globalement ses adversaires de 7,6 points notamment grâce à sa défense de fer (96,6 pts encaissés sur 100 possessions avec les cinq titulaires sur le terrain). Mais ça demande justement un effort défensif permanent pour compenser les limites offensives de l’équipe. C’est une question d’état d’esprit, de détermination. Malheureusement, ça pêche en Pennsylvanie. Le coach a passé une gueulante auprès des journalistes après la défaite de ses ouailles contre le Magic. Il était déçu de l’attitude de son groupe. https://twitter.com/NBCSPhilly/status/1210753471818813440

Le talent mais pas l'âme d'un champion

Josh Richardson va dans le même sens tout en poussant le constat plus loin. Pour lui, les joueurs « ne se tiennent pas assez responsables les uns des autres. » Il a évoqué un vestiaire qui « doit grandir. » Le transfuge du Heat n’est pas entré dans les spécificités mais le simple fait d’aborder ça en surface, dans la presse qui plus est, témoigne de ce manque de cohésion qui se ressent ensuite sur le parquet. Il y a peu de combativité, ou une combativité trop passagère. Peu d’envie. https://twitter.com/PompeyOnSixers/status/1212147489576497153?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1212147489576497153&ref_url=https%3A%2F%2Ftheathletic.com%2F1500554%2F2019%2F12%2F31%2Ftakeaways-from-the-sixers-lifeless-loss-in-indiana-why-cant-the-sixers-play-to-their-ceiling%2F L’effectif reste très costaud. Ça peut donner des coups d’éclat par-ci, par-là, comme la victoire convaincante contre les Bucks par exemple. Mais sur le long terme, ces problèmes de fond pourraient faire dérailler l’équipe. Il est très délicat de jouer avec l’interrupteur ON/OFF pendant la saison régulière en espérant faire preuve d’une rigueur extrême en playoffs. Seules des formations avec des vraies bases solides – récemment les Warriors 2018, les Cavaliers 2017 ou les Lakers 2002 – en sont capables. Le talent est le premier ingrédient dans la recette du titre. Mais ça n’a de la saveur que si les bons condiments se mélangent. Les Sixers ont du talent. Et c’est pour ça qu’ils sont en mesure de battre n’importe quelle équipe sur un match. En revanche, la vision d’ensemble, ils ne l’ont pas. Et sans un déclic rapide, ils foncent droit vers un nouvel échec.