Rick Barry, le bûcher du vaniteux

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

Aussi insolent de talent qu’insupportable d’arrogance, Rick Barry n’aura jamais la place qu’il mérite dans l’histoire et il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

L’idiot

Depuis plusieurs mois déjà, une ligue rivale s’organise et Oakland fait partie des villes ciblées par la American Basketball Association. De nombreuses stars sont approchées et, parmi elles, les deux piliers des Warriors, Barry et Thurmond. L’apparition de la ABA ouvre une ère nouvelle : les joueurs NBA, dont la mobilité professionnelle est abusivement limitée par la « reserve clause », y voient un moyen de pression dans leurs négociations dont ils n’osaient pas même rêver encore quelques mois auparavant.

Les propriétaires des Oakland Oaks lui proposent un salaire quasiment deux fois plus élevé que celui qu’il touche aux Warriors, lui offrent en prime 15% de la franchise et, surtout, ont une idée de génie en signant parallèlement Bruce Hale, son entraîneur en NCAA et accessoirement le père de sa femme Pam. Or les jeunes mariés vivent une période difficile. L’adaptation au rythme du basket pro est laborieuse. La perspective de jouer pour son beau-père (plutôt que pour Sharman) et de se rapprocher ainsi de ses beaux-parents à un moment où son couple bat de l’aile le séduit. Il décide de traverser la Baie.

Franklin Mieuli, le propriétaire des Warriors avec lequel il a pourtant une relation privilégiée, n’a pas d’autre choix que d’attaquer en justice. Selon les règles NBA et cette fameuse (et odieuse) « reserve clause », un joueur doit attendre un an après la fin de son contrat pour pouvoir signer où il veut. Rick Barry et ses avocats la contestent. Mieuli l’invoque. Les tribunaux tranchent : le joueur n’aura pas le droit de jouer en ABA pendant un an.

« Je ne voulais pas attaquer en justice, mais il le fallait », se défend le proprio.

« Je le devais à la franchise, aux actionnaires minoritaires, aux fans, à la ville. Il fallait que j’essaie de le récupérer. Et j’ai gagné. Qu’est-ce que j’ai gagné, au juste ? Était-ce une victoire de le garder hors des terrains pendant un an ? »

Évidemment pas, d’autant qu’en son absence les Oaks terminent la saison inaugurale en dernière position de la ligue et choisissent de remplacer son beau-papa par son ancien coach Alex Hannum.

« Je ne savais pas que je serais le seul joueur de renom sur lequel la ABA mettrait la main », explique-t-il dans son bouquin.

« Je pensais que Nate (Thurmond) et d’autres iraient. On entendait dire que Wilt Chamberlain, Elgin Baylor, Oscar Robertson et d’autres hésitaient. Il faut vous mettre à ma place. »

Sa première (et seule) saison à Oakland démarre sur les chapeaux de roue mais se termine dans la douleur. Pas pour les Oaks, sacrés champions, mais pour lui individuellement, qui se blesse au genou et ne joue que 35 matches, à 34 points de moyenne. Surtout, les propriétaires, qui lui avaient pourtant promis qu’ils avaient des visions à long terme, revendent leur franchise, qui déménage à Washington. Ce sera l’histoire de sa carrière ABA : des imprévus, des déceptions, des blessures, mais des perfs impressionnantes

Rick BarryPour lui, c’est un cauchemar. Persuadé qu’un déménagement de la franchise le libère automatiquement de ses obligations, il refuse de suivre et attaque en justice. Mais son contrat ne contient aucune clause de ce type et il ne parvient pas à prouver l’accord verbal qu’il avait avec ses premiers propriétaires. Pire, ce n’est pas la franchise en tant que telle qui a été rachetée, mais seulement ses avoirs. Ses 15% de parts partent en fumée. Il finit par jouer à Washington, puis refuse encore une fois de déménager, cette fois-ci en Virginie, d’autant qu’il a entre-temps resigné – sans attendre que son procès soit fini – avec les Warriors.

Déprimé par la tournure de son aventure ABA, pris dans l’engrenage d’un système judiciaire au rythme incompatible avec les exigences du sport professionnel mais qui le force à honorer les deux dernières saisons de son contrat ABA, il propose au boss des Virginia Squires de payer pour être libéré. Celui-ci refuse mais, au terme d’un bras de fer qui voit Rick dénigrer la Virginie et ses habitants dans une interview pour Sports Illustrated, il finit par s’entendre avec le proprio des New York Nets.

Excité par l’idée d’évoluer dans le gigantesque marché new-yorkais, il y joue deux saisons, toujours aussi brillantes, et ponctue son passage dans cette ligue mineure d’une finale perdue contre les Pacers. Une anecdote tirée de l’incontournable Loose Balls de Terry Pluto témoigne de son statut en ABA :

« Je commentais un match des Floridians et nous jouions les Nets », raconte Sam Smith, un journaliste de l’époque.

« Earl Strom (arbitre NBA légendaire qui avait lui aussi fait le saut en ABA – ndlr) et lui s’étaient embrouillés toute la soirée. Finalement, Earl lui a collé une technique. Rick Barry ne voulait pas la fermer, alors Earl lui en a mis une deuxième et l’a éjecté du match. Dans notre ligue, personne ne l’expulsait. La ABA des premiers temps, c’était lui. Alors Rick ne voulait pas sortir. Il faisait quelques pas, se retournait et criait après Earl, et Earl lui mettait une autre technique. Quand ils ont enfin réussi à le faire sortir, il en avait pris six. »

Son contrat ABA enfin terminé, les Warriors attendent le retour de l’enfant prodigue, pionnier épuisé d’une guerre des ligues qui finira par bouleverser le paysage du basket pro.

« Je ne pense pas qu’il ait fait une erreur en venant chez nous », résume Ken Davidson, l’un des propriétaires des Oaks, dans Confessions of a Basketball Gypsy.

« Ça n’a pas marché comme il l’aurait espéré. Ça n’a marché pour aucun d’entre nous comme on l’aurait espéré. Mais je pense que tenter sa chance a fait de lui un homme meilleur. Tout le monde n’a pas l’occasion d’être un pionnier. »

Un avis que ne partage pas Jack Kent Cooke, alors proprio des Lakers :

« Le bon dieu a donné à certains un excès de maestria et le talent pour jouer au plus haut niveau, et il semble parfois compenser en leur ôtant quelque chose au niveau du jugement. Jamais, dans l’histoire du sport, un jeune homme n’a fait plus de choses pour gâcher ses opportunités que Rick Barry – pas délibérément, mais en prenant de mauvaises décisions. »

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