Il fut un temps où Enes Kanter "Freedom" faisait essentiellement parler de lui pour son opposition à Recep Tayyip Erdoğan, les persécutions dont il était victime en Turquie ou ses prises de position contre différents régimes autoritaires. Depuis quelques années, l'ancien joueur NBA semble avoir trouvé un autre terrain d'expression : les guerres culturelles qui agitent les Etats-Unis.
Sa dernière sortie en date en est un nouvel exemple. Vendredi, Kanter a annoncé sur X qu'il se « présentait » à la prochaine Draft WNBA.
« Après mûre réflexion et après avoir étudié les critères d'éligibilité actuels, je me déclare officiellement comme prospect WNBA. »
L'ancien pivot des Celtics, du Jazz ou des Knicks poursuit en expliquant que si déclarer son identité suffit, il répondrait selon lui à tous les critères pour évoluer dans la ligue.
« Si le simple fait de déclarer qui l'on est est tout ce qui est nécessaire, alors je remplis toutes les conditions requises pour jouer en WNBA. »
Kanter assure même que son équipe et lui ont étudié les règles avant de se déclarer officiellement éligible à la Draft 2027. Puis, après avoir consacré un long message à tourner en dérision le principe même de l'identité de genre, il précise évidemment qu'il n'est « pas là pour se moquer, ridiculiser ou manquer de respect à une communauté ».
Disons que la subtilité n'est pas immense.
Injures, menaces et deepfakes, les joueuses WNBA victimes de la médiatisation
Cette sortie intervient alors que la question de la participation des femmes transgenres au sport féminin a refait surface autour de la WNBA, notamment depuis les déclarations de Sophie Cunningham. L'arrière d'Indiana a expliqué vouloir « protéger les jeunes filles » qui ne devraient selon elle pas avoir à affronter des « hommes biologiques ».
D'autres voix de la ligue ont répondu en défendant l'inclusion. Brianna Turner, qui dispute sa huitième saison WNBA, a notamment rappelé un élément assez important dans cette histoire : en huit ans dans la ligue, elle n'a connu qu'une seule personne ouvertement transgenre en WNBA et celle-ci n'a posé, selon ses mots, « aucun problème ».
Cette personne, c'est Layshia Clarendon.
Et son cas est intéressant précisément parce qu'il n'a absolument rien à voir avec le scénario caricatural utilisé par Kanter.
Clarendon a été assigné femme à la naissance, a joué toute sa carrière dans le basket féminin et s'est publiquement identifié comme transgenre et non-binaire à partir de 2020, avant d'annoncer avoir subi une masectomie en 2021. Il ne s'agit donc évidemment pas d'un homme ayant effectué une transition dans le but de rejoindre le basket féminin et d'en tirer un avantage physique.
Clarendon était déjà une joueuse WNBA depuis près de huit ans au moment de rendre publique son identité. Une All-Star, même, en 2017. La transition relevait de sa vie et de son identité personnelles, pas d'une quelconque stratégie sportive.
Et elle ne l'a évidemment pas transformé en phénomène sur les parquets. Clarendon a continué sa carrière quelques saisons, puis a pris sa retraite en 2024, à 33 ans, après douze années en WNBA.
Aujourd'hui, il n'y a aucune joueuse ouvertement transgenre en WNBA.
C'est là que la provocation de Kanter devient assez fatigante. Elle ne répond pas à une situation qui existe. Elle invente directement sa version la plus extrême : celle d'un ancien joueur NBA de 2,08 m qui pourrait simplement annoncer qu'il est une femme le mardi et se présenter à la Draft WNBA le mercredi pour aller martyriser physiquement ses adversaires.
Ce scénario n'existe pas.
Cela ne signifie pas qu'il soit interdit de discuter de l'équité sportive ou des conséquences physiques d'une transition. Il existe même en France un cas beaucoup plus concret et donc infiniment plus intéressant à étudier, celui de Julie Tétart.
La joueuse transgenre de Monaco a dominé individuellement la LF2 cette saison avec 21,2 points, 20,2 rebonds et 35,7 d'évaluation de moyenne. On peut parfaitement considérer que ces chiffres doivent susciter une réflexion sur les critères d'éligibilité, les conséquences d'une puberté masculine ou les conditions permettant de participer à une compétition féminine. C'est justement à cela que servent des règlements sportifs.
Mais là encore, remettons les choses en perspective : Tétart a 34 ans, évolue en deuxième division française et son équipe de Monaco a terminé cinquième de la saison régulière avant d'être éliminée en quarts de finale des playoffs. Elle n'a pas transformé une équipe moyenne de LF2 en rouleau compresseur invincible.
Et elle ne débarque évidemment pas d'une carrière NBA.
Si demain un joueur NBA encore dans la force de l'âge effectue réellement une transition et demande à intégrer la WNBA, il y aura une discussion à avoir. Sur son parcours médical, sur les éventuels avantages physiques conservés, sur les règles de la compétition et sur l'équité vis-à-vis des autres joueuses. Ce serait un cas concret, avec de vraies questions auxquelles il faudrait apporter de vraies réponses.
Mais ce cas n'existe pas aujourd'hui.
Et c'est peut-être ce qu'il y a de plus agaçant dans cette sortie d'Enes Kanter : plutôt que de discuter d'une réalité complexe, l'ancien joueur NBA choisit de combattre le scénario le plus caricatural possible, comme si des basketteurs professionnels attendaient par dizaines de changer d'identité pour venir conquérir la WNBA.
On pourra en reparler le jour où cela arrivera. En attendant, Enes Kanter aura au moins réussi une chose : faire reparler d'Enes Kanter.
