Nicolas Batum a rangé les baskets. Après 21 ans chez les professionnels, 18 saisons et 1 205 matches en NBA, 177 sélections et sept médailles avec l’équipe de France, Batman a estimé que la mission était terminée. Une carrière pareille pourrait se raconter par les chiffres, les équipes ou les trophées. Mais "Batman" a toujours été beaucoup plus difficile à résumer que ça. Alors puisqu’il a passé sa vie à changer de rôle en fonction des besoins, voici les dix costumes d’un joueur unique dans l’histoire du basket français.
Nicolas Batum fait partie d’un cercle très, très fermé en NBA
1- Le costume du prodige
Avant Batman, il y a eu le gamin que tout le basket français regardait grandir en se demandant jusqu’où il pouvait aller. À 17 ans, Batum joue déjà avec Le Mans, champion de France 2006. À 18, il est MVP de l’Euro U18 remporté avec une génération qui compte notamment Antoine Diot et Alexis Ajinça.
Son profil intrigue forcément à l’époque : un ailier de plus de deux mètres, interminable, athlétique, capable de défendre plusieurs postes, de faire des passes et de shooter. Le genre de joueur qui semble déjà taillé pour la NBA, alors que la NBA elle-même ne s’est pas encore complètement mise à rechercher ce type de profil.
En 2008, il est choisi en 25e position de la Draft et immédiatement envoyé à Portland. Le prospect devient un joueur NBA.
2- Le costume du Français qu’on suivait la nuit
Il y a forcément une part générationnelle dans le souvenir que laissera Batum. Pendant sept saisons, Portland a été une destination familière pour les Français qui mettaient un réveil ou prolongeaient beaucoup trop leur soirée pour regarder de la NBA.
Il y a eu Brandon Roy, LaMarcus Aldridge, Damian Lillard. Au milieu de tout ça, Nicolas Batum s’est installé comme un titulaire qui comptait vraiment dans une très bonne équipe. Il pouvait claquer un triple-double, prendre le meilleur extérieur adverse, mettre cinq tirs à trois points ou terminer avec huit passes.
Batum n’a jamais été le Français dont on attendait systématiquement 25 points au réveil. Son intérêt était ailleurs. Il fallait souvent parcourir plusieurs colonnes du boxscore pour comprendre son match et découvrir, par exemple, qu’il venait de signer un 5x5.
Sept saisons, 481 matches de saison régulière sous le maillot des Blazers et une place dans une époque marquante de la franchise. Pour toute une génération de fans français, le premier costume NBA de Batum restera rouge et noir.
3- Le costume du couteau suisse
C’est sans doute celui qu’il aura porté le plus longtemps. Batum pouvait être ailier, ailier fort, parfois quasiment meneur. Défendre sur un arrière avant de switcher sur un intérieur, remonter le ballon, initier un système, couper dans le dos de la défense, sanctionner dans le corner ou accepter de ne pas toucher la balle pendant trois possessions.
Certains joueurs imposent leur jeu à une équipe. Batum a surtout construit sa carrière sur sa capacité à comprendre ce dont la sienne avait besoin et à s’y adapter.
Ses moyennes en carrière NBA le montrent assez bien : 9,6 points, 4,7 rebonds et 3 passes. Des chiffres qui ne racontent pas toujours grand-chose de son impact. Un Batum à 7 points, 6 rebonds et 5 passes pouvait très bien avoir été l’un des trois joueurs les plus importants du match.
Cette capacité d’adaptation explique aussi sa longévité. Les qualités athlétiques diminuent, le rôle offensif se réduit, les stars changent autour de vous. L’intelligence de jeu vieillit beaucoup mieux.
4- Le costume du lieutenant de luxe
Batum aurait probablement pu chercher davantage à être « le gars ». Les observateurs et les fans l’y ont d’ailleurs souvent poussé. Avec le temps, il a surtout compris qu’il était peut-être encore plus précieux en facilitant la vie de celui qui occupait ce rôle.
À Portland, Charlotte, Los Angeles ou Philadelphie, il a joué avec suffisamment de stars pour constituer un casting de All-Star Game. Il avait ce talent rare de pouvoir se glisser à côté d’elles sans réclamer le ballon, tout en restant capable de créer lorsque la situation le demandait.
Avec les Clippers, cette qualité est devenue presque caricaturale. Kawhi Leonard et Paul George avaient besoin d’espace ? Batum s’écartait. Il fallait un défenseur supplémentaire ? Il prenait la mission. Un intérieur dans un cinq small-ball ? Aucun problème. Un connecteur pour faire vivre la balle ? C’était encore lui.
5- Le costume du pyromane
À force de louer le couteau suisse, le défenseur, le facilitateur et le coéquipier modèle, on finirait presque par oublier que Nicolas Batum savait aussi prendre feu.
Le 12 septembre 2014 en reste le souvenir le plus spectaculaire. La France affronte la Serbie en demi-finale de la Coupe du monde. Les Bleus sont mal embarqués lorsque Batum se met soudainement à jouer comme si le cercle faisait deux mètres de diamètre : 35 points, 8 tirs à trois points réussis sur 12. La France s’incline 90-85, mais le Français vient de signer la meilleure marque de ses 177 matches en sélection.
Deux jours plus tard, il remet ça avec 27 points contre la Lituanie et aide les Bleus à décrocher le bronze.
Ce Batum-là apparaissait moins souvent que les autres, ce qui le rendait encore plus réjouissant quand il décidait de sortir.
6- Le costume du champion bleu
La relation entre Batum et l’équipe de France ne se résume évidemment pas à une soirée en Espagne. Il y a notamment l’Euro 2013, le seul titre majeur de l’histoire des Bleus. Son tournoi offensif est parfois compliqué, jusqu’à cette finale contre la Lituanie où il plante 17 points, prend 6 rebonds et vole 3 ballons au moment où la France a besoin d’un coup d’accélérateur. Champion d’Europe. Enfin.
Il y aura aussi l’argent européen de 2011, le bronze mondial de 2014, le bronze européen de 2015, un nouveau bronze mondial en 2019, puis deux médailles d’argent olympiques à Tokyo et Paris.
Sept médailles chez les seniors, plusieurs générations traversées, des rôles qui ont évolué au fil des années et une présence presque constante dans les grandes heures du basket français pendant quinze ans.
Tony Parker aura été le visage de la conquête. Batum en aura été l’un des fils rouges.
7- Le costume du capitaine
Le brassard n’existe pas au basket. Tant mieux, il aurait probablement gêné Nicolas Batum pour défendre. Le costume de capitaine, en revanche, lui allait très bien. Il ne criait pas forcément le plus fort et n’avait pas besoin de monopoliser les discours. Sa manière de jouer et d’être dans un groupe correspondait assez bien à ce qu’on attendait d’un cadre des Bleus.
Lorsque la génération Parker-Diaw s’est progressivement effacée, son rôle a changé. Le jeune qui accompagnait les patrons est devenu l’un d’eux.
Batman aura même eu droit à une dernière danse presque parfaite : les Jeux de Paris en 2024, à 35 ans, une nouvelle finale olympique face aux États-Unis et une dernière médaille d’argent avant de refermer lui-même le chapitre équipe de France.
Pour son dernier match en bleu, il avait depuis longtemps quitté le costume du prodige et celui du scoreur fou de Madrid. Le joueur NBA de ses meilleures années avait lui aussi changé. Restait le capitaine.
8- Le costume du survivant
Une carrière de vingt et un ans ne peut évidemment pas être faite uniquement de jolies histoires. Celle de Batum a même connu une période où beaucoup pensaient que la fin était proche.
Son passage à Charlotte s’était progressivement transformé en impasse. Son énorme contrat était devenu une manière paresseuse de résumer le joueur, tandis que son rôle et son niveau diminuaient. Son moral était lui aussi en berne. En 2019-2020, il ne joue que 22 matches et les Hornets finissent par le couper en novembre 2020.
Batum expliquera ensuite avoir réellement envisagé d’arrêter. L’appel des Clippers change la suite de son histoire et ouvre probablement l’un des chapitres les plus importants de sa carrière, sans qu’il soit question de statistiques spectaculaires.
Le Normand accepte de repartir autrement, avec moins de ballon, moins de prestige et moins de responsabilités offensives. Tyronn Lue lui fait confiance et en fait rapidement un élément important de sa rotation. Lors des playoffs 2021, sa polyvalence devient même l’un des outils tactiques préférés du coach des Clippers.
Sa carrière NBA semblait presque enterrée. Elle allait finalement durer six années de plus.
9- Le costume du vétéran que tout le monde veut
C’est peut-être la plus belle réussite de la deuxième moitié de sa carrière. Batum a réussi à transformer sa survie en véritable deuxième vie et à devenir ce vétéran que les bonnes équipes cherchent désespérément.
À 34, 35, 36 ou 37 ans, sa valeur ne tenait plus à sa capacité à reproduire ce qu’il faisait à 25 ans. Elle venait de tout ce qu’il avait appris depuis. Les Clippers l’ont voulu, Philadelphie l’a immédiatement intégré à une équipe ambitieuse et Los Angeles est ensuite revenu le chercher.
Il y a quelque chose de très cohérent à voir la carrière NBA de Batum s’achever ainsi. Au lieu de courir après le joueur qu’il avait été, il est devenu une version encore plus spécialisée de celui qu’il avait toujours été : un basketteur capable de rendre les autres meilleurs sans avoir besoin de leur prendre quoi que ce soit.
10- Le costume de Batman
5 août 2021. Demi-finale olympique. France-Slovénie. 90-89. Quelques secondes à jouer. Luka Doncic trouve Klemen Prepelic, qui attaque le cercle. La Slovénie semble avoir un chemin ouvert vers la finale olympique lorsque Nicolas Batum surgit. Contre contre la planche. Buzzer. La France est en finale.
Après le match, Evan Fournier dira simplement : « C’était Batman. »
Difficile d’imaginer une action plus appropriée pour résumer la carrière de Nicolas Batum. Son geste le plus célèbre n’est ni un shoot au buzzer ni un dunk, mais un contre venu de nulle part pour sauver son équipe. Il n’avait d’ailleurs marqué que 3 points ce jour-là.
Batum annihilates potential game winner from Prepelic and France wins pic.twitter.com/WAbE8Ah29c
— hoops bot (@hoops_bot) August 5, 2021
Il y aura sans doute eu de meilleurs basketteurs français, des scoreurs plus prolifiques, des palmarès individuels plus impressionnants et des stars plus éclatantes. Très peu, en revanche, auront été autant de joueurs différents au cours d’une seule carrière.
Batman n’avait pas qu’un costume. Nicolas Batum non plus.
