Putain de Saras

Venu ajouter une dernière ligne à son palmarès en remportant à 38 ans le championnat de Lituanie en avril dernier, Sarunas Jasikevicius a annoncé sa retraite sportive. Coup de projecteur sur un joueur qui avait la gueule aussi grande que ses cojones.

Putain de Saras

Sarunas Jasikevicius a tout remporté en Europe et soulevé un trophée dans tous les clubs du Vieux continent où il est passé. Mieux, il demeure, à l'heure actuelle, le seul joueur à avoir gagné l'Euroleague trois années de suite avec deux clubs différents.

Playmaker de génie, diabolique dans le money time, inarrêtable sur pick and roll, éternel aboyeur et véritable passoire en défense, « Jacky le vicieux » est assurément le meilleur meneur pur du Devotion Basketball des années 2000. Rétro.

Winner et tête à claques

Révélé à l'Olimpia Ljubljana, mis sur orbite au FC Barcelone et orné de gloire avec l'immense Maccabi Tel Aviv des Anthony Parker, Nikola Vujcic et Maceo Baston, Saras reste pour beaucoup un joueur avant tout connu pour ses exploits en sélection nationale.

En 2000, la France n'échoue que de dix points en finale des Jeux olympiques de Sydney mais le vrai tremblement de terre a bien failli avoir lieu au tour précédent, lorsque Sarunas Jasikevicius, auteur de 27 points et 4 passes, rate le shoot au buzzer de la victoire (85 - 83).

Boudé par la NBA au sortir de son cursus plein avec Maryland, Saras drive une équipe essentiellement composée de joueurs ayant fait chuter le grand Kinder Bologne un an plus tôt en Euroleague.

La prétendue Dream Team de Kevin Garnett et Vince Carter tremble sur ses fondations, de même que Donnie Nelson, alors coach de Lituanie, et s'en sort presque par miracle à la dernière seconde de sa demi-finale.

« Ce shoot à Sydney, je continue de le dire, n'avait aucune chance de rentrer », enfonçait Saras en 2004.

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Un shoot ave maria manqué prélude de belles années sous les couleurs de sa sélection nationale, comme en atteste le titre de champion d'Europe acquis trois ans plus tard, non sans avoir éliminé au passage la France de Tony Parker et Tariq Abdul-Wahad. A l'époque la Lituanie part clairement favorite de la compétition mais se voit poussée dans ses ultimes retranchement par le jeune meneur tricolore.

Qu'importe, bien que dominé pendant 38 minutes par Parker, Jasikevicius sort de sa boîte dans le money time et envoie les siens en finale, précipitant par la même occasion nos Bleus vers le purgatoire.

Pour autant, le plus bel exploit du blond avec la Lituanie se produira en 2004, lors du mythique affrontement face aux States en phase de poules. Au prix d'un magnifique récital conclu avec 28 points et 4 passes, Sarunas Jasikevicius marche sur Allen Iverson et Stephon Marbury, et se permet de gazer Lamar Odom à la suite d'un trois points plus la faute (victoire 94 - 90).

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Six jours après s'être fait taper par la folie de Carlos Arroyo et d'Elias Ayuso sans avoir montré quoi que ce soit (73 - 92), les States se font renverser à la loyale par la Lituanie avant de prendre leur revanche dans le match pour la médaille de bronze (104 – 96).

« C'est, d'un côté, une victoire incroyable mais d'un autre elle ne veut rien dire. A quoi bon gagner si ce n'est pas pour remporter une médaille ? Nous avons battu les States. Et alors ? Nous n'étions pas venus pour battre les States ou une n'importe quelle autre équipe, nous n'étions là que pour se battre pour une médaille », grognait-il à son retour au pays.

Saras est ainsi. Vainqueur dans l'âme et incroyablement bandant sur le parquet, il a été l'une des plus belles catins sur et en dehors des parquets. Harceleur d'arbitres, adepte du trashtalk tant envers ses adverses que ses partenaires, limite imbuvable en interview, Jasikevicius se balade fièrement avec sa pépé de compétition sous le bras et n'a cure de l'opinion du public.

Un comportement qui a fait de lui une véritable icône au Maccabi Tel Aviv, où les fans avaient ouvert un site pour le convaincre de rester une saison de plus, et une rockstar au Panathinaikos, où son arrivée à l'aéroport d'Athènes avait provoqué une cohue monumentale quelques heures avant la signature de son contrat plaque-or.

Reste que Saras collectionne les casseroles sales tel un étudiant dans sa tanière de célibataire. Brutalement poussé vers la sortie par Svetislav Pesic alors que le Président et les difficiles fans du FC Barcelone n'avaient d'yeux que pour lui, bouté hors du Pana le temps d'une saison par Zeljko Obradovic, le maestro ne s'est aussi pas fait que des amis au cours de son pénible passage en NBA.

L'échec NBA

Courtisé par les Nets, qui voyaient en lui la rotation parfaite à Jason Kidd, ou encore par les Boston Celtics, il choisit finalement les Pacers, alors prétendants au titre. Seulement l'aventure tourne vite au vinaigre.

Indiana est encore touché par l'épisode du Malice at the Palace et l'ambiance en interne n'est pas franchement au beau fixe. Pire, de par son tempérament, Jasikevicius n'arrange rien. Entre blessures, prises de bec avec ses partenaires en plein match et une entente pour le moins discutable avec Rick Carlisle, Saras se retrouve à jouer les utilités en sortie de banc derrière le très cérébral Jamaal Tinsley.

Souvent dépassé par le rythme en attaque, peu présent en défense, il est finalement échangé la saison suivante aux Golden State Warriors, en compagnie notamment de ses « amis » Al Harrington et Stephen Jackson.

L'aventure tourne court, le maître à jouer a fait mieux qu'Antoine Rigaudeau mais ne s'est jamais épanoui dans la Grande Ligue.

« Il n'y a qu'une seule personne à qui je peux en vouloir : moi. J'aurais dû savoir que je n'étais pas prêt pour la NBA. J'aurais dû savoir qu'en NBA il n'y a pas de temps pour l'entraînement et la remise en question. J'aurais dû savoir que j'avais besoin d'un environnement plus professionnel. J'y ai jeté deux ans de mon développement à la poubelle. »

L'histoire d'amour entre les States et Sarunas Jasikevicius peut paraître compliquée, il n'en demeure pas moins que le gamin de Kaunas conserve quelques bons souvenirs de son passage au pays de l'Oncle Sam, surtout à l'époque où il y avait trouvé refuge au milieu des années 90.

« J'ai découvert tout ce qu'implique le style de vie à l'américaine. J'ai découvert la préparation des bals de promo, les bals de promo, la vie lycéenne. Il y a des choses que j'ai aimé, d'autres que je n'ai pas vraiment apprécié. Je n'échangerai cette expérience pour rien au monde », expliquait-il l'an passé en marge du Final Four Euroleague. « A l'époque il n'y avait rien en Lituanie. Nous avons été libérés de l'Union soviétique et partir aux Etats-Unis était la meilleure option pour avoir une bonne éducation et pour avoir un bon niveau de compétition. »

Inutile de lui demander de sortir du positif sur son passage en NBA et sur ce que la Grande Ligue représente. Saras n'est pas un fan de NBA, de ce qu'elle représente.

« Je définis le basket comme un sport d'équipe. Les règles en Europe mettent en valeur l'équipe : le mouvement de la balle, l'attaque d'équipe, la défense d'équipe. En Europe le basket est beaucoup mieux enseigné. Je pense, non, je sais qu'en Europe les entraîneurs sont meilleurs et bien plus qualifiés qu'en NBA. Il n'y a qu'à voir les franchises qui connaissent le succès depuis de longues années. Elles ont toutes une identité européenne, ou alors un esprit d'équipe les anime. »

Revenu en Europe par la grande porte après son échec outre-Atlantique, Jasikevicius a par la suite connu un déclin lent mais progressif.

Grand coach en devenir ?

Reconverti en combo-guard en fin de carrière, le Lituanien a muri jusqu'à devenir un vrai général capable d'utiliser son peu de pétrole pour remettre son équipe à l'endroit, tant par ses quelques coups d'éclat que de par sa faculté vocale à remobiliser ses troupes.

Moins orgueilleux sur et hors des parquets, extrêmement intéressant en interview, l'homme a changé, notamment depuis sa paternité, et épousé peu à peu la carrière de coach.

Les rumeurs de retraite se font d'ailleurs de plus en plus pressentes durant sa saison 2012-13 au Barça – son club de cœur –, et le principal intéressé ne fait que peu de mystère sur son amour pour le jeu et sur sa volonté à continuer dans le métier.

« Le basket n'est pas un travail, c'est un rêve ».

Courtisé par le Panathinaikos en mars dernier à la suite du licenciement d'Argiris Pedoulakis, un temps annoncé au Maccabi Tel Aviv aux côtés de David Blatt – qui l'avait convaincu de rejoindre le Club Nation à l'été 2003 –, Sarunas Jasikevicius a pris le temps d'achever sa saison et sa carrière sur un dernier fait de gloire, contrairement à Laurent Sciarra.

Désormais assistant coach au Zalgiris Kaunas, il aura l'occasion de construire sa nouvelle carrière avant d'endosser le costume de coach en chef. Un costard sur mesure sans doute déjà accroché dans son casier, tant le club multiple champion de Lituanie a la faculté à virer ses coachs sur un coup de tête.

Palmarès

Euroligue : 2003 (FC Barcelone), 2004, 2005 (Maccabi Tel Aviv), 2009 (Panathinaikos) Champion d'Espagne : 2001, 2003 Champion d'Israël : 2004, 2005 Champion de Grèce : 2008, 2009, 2010 Champion de Turquie : 2011 Champion de Lituanie : 2014 Coupe de Slovénie : 2000 Coupe d'Espagne : 2001, 2003, 2013 Coupe d'Israël : 2004, 2005 Coupe de Grèce : 2008, 2009, 2012 Coupe de Turquie : 2011 Triple Crown : 2003, 2004, 2005, 2009 Médaille d'or à l'Eurobasket 2003 Médaille de bronze à l'Eurobasket 2007 Médaille de bronze aux Jeux olympiques d'été de 2000