On savait déjà que James Dolan avait transformé le Madison Square Garden en forteresse de la rancune. On savait que la reconnaissance faciale y était utilisée depuis des années et que cette technologie n’était pas cantonnée à la sécurité, puisqu’elle avait déjà servi à écarter des avocats liés à des cabinets en conflit avec son groupe. Tout cela était déjà inquiétant. Ce qui est sorti ces derniers jours est pire. Bien pire.
Selon l’enquête publiée par WIRED avec Pablo Torre Finds Out, une femme trans aurait été suivie pendant des années par les équipes de sécurité du Garden. Pas parce qu’elle était violente, qu’elle représentait un danger ou troublait l’ordre public. Elle aurait été suivie, filmée et scrutée dans ses moindres faits et gestes (des relevés le prouvent), parce qu’elle était transgenre et que sa simple présence, surtout à proximité du parquet ou des caméras, aurait mis mal à l’aise des gens au sommet de la chaîne. Si les faits rapportés sont exacts, on n’est plus dans l'excès de zèle, mais dans l'utilisation d'une technologie de surveillance détournée pour transformer un préjugé en procédure.
La reconnaissance faciale est toujours vendue avec le même emballage : la sécurité, la fluidité, l’efficacité. Sauf qu’au bout du chemin, quand elle tombe entre les mains d’un pouvoir persuadé d’avoir tous les droits, elle devient autre chose. Elle ne sert plus à protéger un lieu mais à trier les gens - en l'occurrence les corps - à choisir qui est tolérable et qui ne l’est pas, qui a sa place dans le décor et qui doit disparaître de l’image.
Dans cette affaire, ce qui choque n’est pas seulement la surveillance, mais le motif supposé derrière ladite surveillance. L’idée qu’une femme trans puisse être traitée comme un problème d’image.
C’est là que l'affaire dépasse le simple cadre de la NBA ou des Knicks. Quand un propriétaire aussi puissant banalise ce type d’outils, quand son groupe installe une culture de la traque et de la liste noire, il envoie un message limpide : la technologie n’est pas là pour protéger le public, elle est là pour protéger les obsessions du patron. Dolan avait lui-même dit que le vrai sujet n’était pas la technologie, mais la manière dont on l’emploie. Pour une fois, il avait raison. C’est précisément pour ça que cette affaire est révoltante.
Le sport aime se raconter comme un espace de communion, un endroit où tout le monde peut venir vibrer pour la même équipe. Mais si l’on accepte qu’une salle puisse surveiller une spectatrice parce que son existence dérange, alors on trahit cette promesse de base. On sort du sport. On entre dans le contrôle, l’humiliation et la déshumanisation. Dans le contexte actuel, où les personnes trans servent trop souvent de cibles commodes dans le débat public, ce genre d’affaire ne peut pas être traité comme une excentricité de milliardaire de plus. C’est un symptôme. Un symptôme très sale d’une époque où certains pensent encore que la différence doit être cachée, effacée, tenue hors champ.
Il faudra évidemment que toute la lumière soit faite, et MSG conteste les révélations de WIRED. Mais même à ce stade, une chose est déjà insupportable : qu’un lieu aussi mythique que le Madison Square Garden puisse être associé à l’idée qu’une femme trans ne doit surtout pas apparaître à l’écran. Il s’agit de dignité. Et sur ce terrain-là, ce qui est décrit n’a rien d’une dérive marginale. C’est une honte.
