Il existe des feuilles de match qui, relues vingt ans plus tard, ressemblent presque à des anomalies temporelles. Celle de Team USA au Mondial U19 2007 en fait clairement partie. Dans l’effectif américain figuraient notamment Stephen Curry, Michael Beasley, DeAndre Jordan, Jonny Flynn ou encore Darrell Arthur. Et parmi les joueurs les plus importants de cette équipe ? Patrick Beverley.
Oui, ce Patrick Beverley-là, aujourd’hui à Boulazac, après une carrière NBA longue de plus d’une décennie. Celui que l’on a surtout connu comme un pitbull défensif, chargé de harceler les meilleurs extérieurs adverses, de se jeter sur les ballons qui traînent et de transformer chaque possession en combat personnel. A 19 ans, son profil était pourtant sensiblement différent.
Lors de ce Mondial U19 disputé en Serbie, Beverley tourne à 13 points, 5,3 rebonds, 3,2 passes et 3,4 interceptions par match. Il est surtout le meilleur passeur de Team USA, son meilleur intercepteur et le joueur le plus utilisé par le staff américain. Autrement dit, au sein d’une équipe où évoluait celui qui allait devenir le meilleur shooteur de l’histoire, Beverley avait davantage le ballon entre les mains.
Patrick Beverley à “Bowlazac” : la Betclic Elite tient son nouveau showman
Curry, lui, n’est alors pas encore la superstar de Davidson qui va affoler la March Madness, encore moins le futur MVP unanime des Warriors. Il inscrit 9,4 points par match dans le tournoi et son goût pour les tirs compliqués ne fait pas encore forcément l’unanimité chez ses partenaires.
Beverley a d’ailleurs raconté que Flynn et lui avaient parfois demandé à Curry d’arrêter de prendre certains de ces tirs jugés beaucoup trop difficiles. Curry leur aurait simplement expliqué que c’était sa manière de jouer. Avec le recul, il avait probablement quelques arguments. Réduire cette histoire à « Patrick Beverley donnait des conseils à Steph Curry » serait passer à côté de ce qu’elle raconte de plus intéressant. Beverley n’était pas alors un spécialiste défensif qui aurait bénéficié de responsabilités inhabituelles pendant quelques semaines. Il était réellement un meneur.
La métamorphose commence
A Arkansas, Beverley était un joueur capable de scorer, de créer et de prendre beaucoup de responsabilités avec le ballon. Lorsqu’il part ensuite poursuivre sa carrière en Europe, notamment en Ukraine, il continue d’évoluer comme un point guard beaucoup plus traditionnel. A Dnipro, lors de la saison 2008-2009, il tourne ainsi autour de 17 points, 7 rebonds et 3,5 passes par match. Il travaille alors spécifiquement sa lecture du jeu et sa capacité à organiser une attaque, avec l’objectif de revenir dans le radar de la NBA. Il ne se voit pas encore comme un role player, et probablement encore moins comme celui qu’il va devenir.
C’est là que son parcours prend une dimension assez fascinante. Beverley va progressivement comprendre que les qualités qui lui permettaient d’exister avec le ballon chez les jeunes ne suffiront pas pour obtenir le même rôle en NBA. Il y a une différence immense entre savoir créer et être suffisamment bon pour qu’une franchise décide de vous confier son attaque. Beverley aurait pu s’entêter, il va faire exactement l’inverse.
Lorsqu’il arrive finalement à Houston, il comprend rapidement où se trouve sa chance de rester : défendre, mettre de la pression sur tout le terrain, prendre des rebonds, plonger sur les ballons, accepter de moins créer et apprendre à sanctionner les espaces laissés par les défenses.
Puis James Harden devient progressivement le système offensif des Rockets à lui tout seul. Beverley n’a alors plus vraiment besoin de jouer comme le meneur qu’il avait été. Il doit simplement devenir le meilleur complément possible, et c’est précisément ce qu’il va faire. Le joueur qui menait Team USA à la passe en 2007 devient ainsi l’un des meneurs les moins conventionnels de NBA. Pas vraiment chargé d’organiser l’attaque, mais indispensable pour défendre le meneur adverse et permettre à Harden d’occuper presque entièrement le rôle de créateur. Ce changement ne sera pas un déclassement, mais la clé de sa carrière. Beverley disputera plus d’une décennie en NBA, sera nommé à plusieurs reprises dans les All-Defensive Teams et deviendra l’un des role players les plus identifiables de sa génération.
L'histoire d'un joueur finalement lucide
Son histoire rappelle aussi une évidence que l’on oublie parfois : les joueurs NBA auxquels on reproche de ne pas savoir créer leur tir, de ne pas être de vrais meneurs ou d’être « seulement » des spécialistes étaient généralement des joueurs extraordinaires avec le ballon avant d’arriver à ce niveau. Pour atteindre la NBA, il faut presque toujours avoir été la star quelque part. La difficulté vient ensuite : comprendre ce qui reste transposable lorsque l’on se retrouve entouré des 400 ou 500 meilleurs basketteurs de la planète.
Beverley évoluait à 19 ans dans une équipe avec Curry, Beasley et Jordan. Il avait le ballon, distribuait le jeu et faisait partie des patrons. La suite de leurs carrières paraît presque absurde lorsqu’on la regarde depuis 2007. Curry est devenu l’un des plus grands joueurs de tous les temps, Jordan a été All-Star et champion NBA, Beasley, immense talent offensif chez les jeunes, a été choisi avec le deuxième pick de la Draft 2008. Beverley, lui, a réussi à durer en devenant presque exactement l’inverse du joueur qu’il pensait probablement devoir être.
Presque vingt ans après ce Mondial U19, le voilà encore sur les parquets, cette fois à Boulazac, après avoir construit une carrière qui n’a finalement presque rien ressemblé à celle que son profil de jeunesse semblait annoncer. Patrick Beverley n’a pas duré au plus haut niveau parce qu’il a réussi à prouver qu’il pouvait rester le meneur qu’il était à 19 ans. Il a duré parce qu’il a compris qu’il ne le serait plus.
