Tracy McGrady : énorme loser ou plus grand poissard de l’histoire ?

Tracy McGrady : énorme loser ou plus grand poissard de l’histoire ?

Héros malchanceux à la carrière aussi spectaculaire qu'énigmatique, Tracy McGrady est un des plus grands mystères des années 2000.

FX RougeotPar FX Rougeot | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / G.O.D.

13 points en 35 secondes sous les yeux médusés des Spurs, le 9 décembre 2004. Son yin. Zéro série de playoffs en 15 saisons avant de débarquer sur le bout du banc des… Spurs, lors des playoffs 2013. Son yang.

Retracer la carrière de Tracy McGrady revient à tenter de résoudre une équation insoluble. Après s'être gratté la tête pendant dix minutes, avoir soupiré deux ou trois fois, refait le film de son insolent finish face aux Spurs (13 points en 35 secondes !!!), on finit toujours par se dire : "Putain, quel joueur quand même ! Si seulement…" Ainsi, T-Mac serait le meilleur des "What if ?", ces All-stars qui pour "x" raisons (blessure(s), manque de charisme, scoumoune, manque de soutien…) sont passés à côté d'une carrière remplie de strass, paillettes ET trophées.

Mais comment ce talent pur, ce formidable scoreur, cet ailier au jeu si fluide, élégant, a-t-il pu passer à côté de la gloire qui lui semblait promise, quand nombre de ses talentueux contemporains (Kobe, KG, Duncan, Iverson, Dirk, Pierce…), ont embrassé - sinon au moins touché du doigt - le succès, le vrai ? A l'instar de deux autres All-Stars ayant pris leur retraite en 2013 (Grant Hill, et à une moindre mesure Iverson), tout cela a un goût d'inachevé. Et dans le cas de T-Mac, en raison d'une foultitude d'éléments contraires, les choses ont tenu à rien.

Si d'aventure Ray Allen n'avait pas planté le shoot de sa carrière dans le match 6 des Finales, T-Mac aurait une bague au doigt. On n'irait pas jusqu'à dire qu'il l'aurait méritée au regard de son impact dérisoire dans ces playoffs 2013 (31 minutes jouées sur 6 matches, 0 point). Mais pour l'ensemble de son oeuvre, et pour toute la chance qu'il n'a pas eue, c'est une toute autre histoire.

Et puis… combien de joueurs ayant - quasiment - constamment le regard fatigué de Droopy ont déjà été capables d'atteindre quatre fois la barre des 50 points en match (62, 52, 51 et 50, entre 2002 et 2004) et 49 fois (!) celle des 40 ? Ce regard, cette attitude parfois nonchalante, résume d'ailleurs plutôt bien le parcours "what if ?" de T-Mac. De "what if ?" à oisif, il n'y a qu'un pas. Qu'on ne franchira pas, car T-Mac n'était pas du tout quelqu'un d'inactif. Il était juste facile, pétri de talent, et il faut croire que son caractère - celui d'un mec tranquille, posé - ne s'est jamais mis au diapason de ses fabuleuses caractéristiques physiques et techniques. On peut toujours forcer sa nature ponctuellement, le naturel revient au galop…

Kobe T-mac

Des étincelles, pas l’ « étincelle »

Quelques jours après l'annonce de la retraite d'Iverson, tous les analystes des médias US se sont une nouvelle fois rué sur leurs claviers d'ordinateurs pour ré-écrire, de A à Z, la longue aventure de T-Mac, aventure qui l'aura mené de North Carolina à la Chine, où il pourrait d'ailleurs prochainement (re)arrondir ses fins de mois.

Il fallait s'y attendre : les avis sont contrastés. Pour certains adeptes des jugements lapidaires, T-Mac est - grosso modo - un loser, un joueur pas franchement adepte des heures sup' à l'entraînement et incapable de porter son équipe sur ses épaules en playoffs. Pour d'autres, dont l'analyse semble ici plutôt objective, il symbolise la malchance, celle d'un All-Star qui aura croisé la route de deux autres formidables All-Stars (Grant Hill à Orlando, Yao Ming à Houston) sans pouvoir jouer avec eux plus d'une poignée de matches, en raison de blessures récurrentes. Certains romantiques, enfin, voient en lui un perdant magnifique, un joueur capable de faire des étincelles, mais à qui justement, il aura manqué l'"Étincelle", la vraie, celle qui vous propulse sur le toit du monde.

On ne sait pas si Tracy McGrady nourrira des regrets sur sa carrière à court, moyen ou long terme, s'il fredonnera un matin, en se rasant devant son miroir, "Allo maman bobo", mais on attend déjà avec impatience le jour où, dans une interview à rallonge qu'il donnera à SLAM, SI ou Grantland, il livrera son appréciation, sa vision, son ressenti sur sa carrière atypique.

En attendant, il nous reste des highlights en pagaille. Au-dessus de tout, il y a son chef d'oeuvre, face à TP and co, le 9 décembre 2004 (au passage, on aimerait bien savoir ce que Pop pense, encore aujourd'hui, de la perte de balle du malheureux Devin Brown...).

Personne n'a oublié, non plus, son record de points (62, à 20/37), le 10 octobre 2004, face aux Wizards.

Ni son All-Star Game à 36 points, en 2006, à Houston.

Et que dire de ce fantastique concours de dunks, aux côtés de cousin Vince, Steve Francis, Jerry Stackhouse et Larry Hugues (avec un p'tit Bubba Sparxxx en fond sonore, ça passe tout seul).

Comme Iverson, T-Mac laisse derrière lui tout un tas de statistiques impressionnantes, qui en disent long sur le phénomène. Meilleur marqueur de la Ligue en 2002-03 (32,1 pts) et 2003-04 (28 pts), l'ancien Magic est le seul joueur avec… Michael Jordan à terminer une saison régulière avec une ligne de stats minimum de 32 - 6,5 - 5,5, soit celle de T-Mac en 2002-03. Dans un article récapitulatif de tous les exploits chiffrés du Floridien, NBA.com indique notamment que ce dernier est un des trois joueurs de l'histoire, avec LeBron James et Larry Bird, à avoir compilé 15 000 points, 4500 rebonds, 3500 assists et 500 3-pts au cours de ses 11 premières saisons ; et l'un des sept à avoir signé huit saisons consécutives à au moins 20 points, 5 rebonds et 4 passes de moyenne (avec Bryant, James, Jordan, Robertson, KG et Bird).

Si la gestuelle du T-Mac des grands soirs rappelait parfois celle de Penny Hardaway (beaucoup se demandent d'ailleurs quelle place doit occuper T-Mac dans l'histoire du Magic, aux côtés de Shaq, D12 et Penny) et de George Gervin, c'est avec son contemporain et rival Kobe Bryant que le 9e choix de la draft 1997 aura souvent été comparé. Non pas pour la gestuelle, cette fois, mais parce que les deux superstars ont simultanément éclaboussé de leur talent les années 2000, nombre d'analystes ayant parfois du mal à s'entendre sur leur place respective dans la hiérarchie des arrières. Kobe n°1, T-Mac n°2, ou l'inverse ?

Kobe lui-même a récemment confié que T-Mac était celui qui lui avait posé le "plus de problèmes". On connaît la suite. La star des Lakers a remporté cinq bagues, T-Mac aucune.

"McGrady avait le talent et l'explosivité pour devenir meilleur que Kobe Bryant", prétend Mike Bianchi, sur son blog Open Mike pour le Orlando Sentinel. "Malheureusement, il n'avait pas le même désir. Ou le même soutien (Il dit "supporting cast")."

Désir et soutien. Les mots sont lâchés.

Une autre punchline, qui tend à expliquer le palmarès vierge de T-Mac ?

"Kobe avait Shaq. T-Mac avait Pat Garrity", écrit notamment Tom Ziller, de SBNation.com, dans un édito sur les retraites simultanées de T-Mac et Iverson.

Habitué des articles fouillés et partisans, Bill Simmons de Grantland a carrément établi la liste des joueurs ayant débuté un match de playoffs aux côtés de T-Mac entre les années 2001 et 2008, soit ses années de grandeur, dans un passionnant papier intitulé "The Unfortunate Tale of T-Mac". C'est effectivement assez flippant… Jugez plutôt : Darrell Armstrong (trois ans), Bo Outlaw, Andrew DeClercq (deux ans), Mike Miller (deux ans), Pat Garrity (deux ans), Horace Grant (36 ans à l'époque), Monty Williams, Jacque Vaughn, Gordan Giricek, Drew Gooden, Yao Ming (deux ans), David Wesley, Bob Sura, Ryan Bowen, Scott Padgett, Shane Battier (deux ans), Rafer Alston (deux ans), Chuck Hayes, Luis Scola, Dikembe Mutombo (qui avait "quelque part entre 40 et 52 ans à l'époque" écrit Simmons), et Bobby Jackson.

NBA Tracy McGrady Yao

Van Gundy : "Tracy n'a jamais été un leader"

Fervents défenseurs et anciens coaches de T-Mac, Jeff Van Gundy et Doc Rivers expliquent dans le même article que leur protégé aurait connu une trajectoire complètement différente entouré de vieux briscards et/ou de guerriers adeptes des matches à couteaux tirés. Van Gundy, qui voit en T-Mac un joueur, "complètement altruiste" (il dit "TOTALLY unselfish"), l'aurait bien vu au coeur du roster des Knicks '99, à la place d'Allan Houston, protégé par les Larry Johnson, Pat Ewing (même s'il était blessé lors des playoffs), Marcus Camby, Kurt Thomas, Charlie Ward, Latrell Sprewell and co.

"Soit votre meilleur joueur couvre le manque de dureté des autres joueurs (de ses partenaires), soit ces autres joueurs couvrent le manque de dureté des stars", explique Van Gundy, ajoutant plus loin : "Tracy n'a jamais été un leader, mais c'était un sacré joueur de basket. (…) Il pouvait tout faire. Même Kobe a dit de belles choses sur lui. Ce n'est pas comme si Kobe flattait tout le monde (Il utilise l'expression "blows smoke up people's ass")."

Doc Rivers, qui n'a jamais eu la possibilité de tirer la quintessence du trio du Magic T-Mac - Grant Hill - Mike Miller, imagine lui McGrady au coeur du roster des Knicks '93, entouré des Riley, Ewing, Oakley, Anthony Mason et Rivers himself…

"Il aurait été protégé. Il aurait eu une poignée d'idiots pour assurer ses arrières - on était vraiment mauvais (dans le sens "rudes", ndlr) à l'époque. Oui, il aurait collé dans cette équipe."

Il se serait aussi probablement épanoui dans le collectif des Raptors 2001, aux côtés des Mark Jackson, Charles Oakley, Dell Curry et Antonio Davis...

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Un Pippen 2.0 à Toronto ?

Pour Simmons - et pour beaucoup d'observateurs, car c'était une évidence, T-Mac n'avait pas l'étoffe du franchise player qu'il a voulu devenir en quittant Toronto et en signant à Orlando, sur ses terres. T-Mac aurait été le lieutenant parfait, celui qui brille dans l'ombre "positive" d'un franchise player.

Que se serait-il passé si McGrady était resté dans l'Ontario, aux côtés de son cousin Vince Carter ?

"On aurait vu en lui l'évolution de Pippen ("the Evolutionary Pippen", écrit Simmons), un monstrueux athlète de 2,03 m qui pouvait tout faire comme Scottie… sauf que ce mec pouvait mettre des paniers, aussi. On aurait pu parler de T-Mac et Vince comme on parle de Russell Westbrook et Kevin Durant aujourd'hui. On aurait débattu sur (le thème) "Shaq et Kobe ou Vince et T-Mac ?"."

Au passage, une vidéo insolite du jeune T-Mac tentant de dunker sur Pippen.

Interrogé par Simmons sur le manque de charisme de T-Mac, Daryl Morey, GM des Rockets, rapporte qu'aux yeux de tous, le leader naturel de l'équipe lors de leur fabuleuse série de 22 succès de rang lors de la saison 2007-08 était… Chuck Hayes.

Aujourd'hui, beaucoup se demandent si T-Mac mérite de figurer au plafond du dôme du Hall of Fame de Springfield. Pour les superstars actuelles de la NBA, qui se sont manifestées via Twitter (Paul George, George Hill, Rudy Gay, Kevin Durant…) après l'annonce du départ en retraite de T-Mac, la question ne se pose visiblement pas. Elle ne se poserait pas du tout si les Spurs avaient été sacrés champions (à noter que Pop utilisait T-Mac pour jouer le rôle de LeBron lors des entraînements pour préparer les matches des Finales 2013), mais LeBron, Ray Allen et leurs partenaires ont fini par forcer la décision.

Pas de bague pour T-Mac, pas de Hall of Fame ? A vrai dire, tout cela relève du symbole. Qu'il se rassure : au rayon des glorieux souvenirs, T-Mac a déjà sa place...

 

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