Comment les Raptors ont limité Giannis pour s’ouvrir le chemin des finales

Antoine PimmelPar Antoine PimmelPublié

Les Toronto Raptors ne sont plus qu'à une victoire des finales NBA. Zoom sur ce qui n'a pas marché pour les Bucks et ce qui peut encore changer.

Et une, et deux, et trois victoires de suite pour les Toronto Raptors. Depuis son succès contre les Milwaukee Bucks hier soir, la franchise de l’Ontario n’a jamais été aussi proche du but, à savoir se qualifier pour les premières finales NBA de son Histoire. Un avantage de trois manches à deux et un prochain match – le plus important depuis la création de l’organisation en 1995 – à domicile, devant un public certainement bouillant. Les Canadiens ont des raisons d’y croire. Alors, évidemment, ce n’est pas fini. Comme le rappelle Giannis Antetokounmpo, les Bucks ne vont « pas abandonner ».

Une phrase qui témoigne presque autant du caractère combatif du super-grec que de ce besoin soudain de se persuader que, non, ce n’est pas fini. C’est pourtant difficile de masquer la désillusion d’un groupe qui a dominé toute la saison. D’un joueur qui a surfé sur la ligue au point d’être probablement élu MVP en… juin prochain. Tous les indicateurs et autres statistiques avancées faisaient de Milwaukee un candidat plus que crédible au titre. Pas seulement aux finales. Mais bien au titre. Et, s’il faut le rappeler, oui ce n’est pas fini. Les joueurs de Mike Budenholzer peuvent encore aller chercher cette bague – ou au moins essayer de lutter contre des Golden State Warriors rafraîchis malgré la blessure de Kevin Durant.

Il n’empêche que la franchise du Wisconsin a pris un coup sur la tête. Et à commencer par Giannis, justement. Pour la première fois de la saison, il est vraiment bien contenu.

Le « Greek Freak » en playoffs en 2019 :

Vs Detroit Pistons : 26,3 points, 52% aux tirs, 23% à trois-points, 62,8% aux lancers-francs, 12 rebonds et 3,5 passes, +15,3 de différentiel en quatre matches
Vs Boston Celtics : 28,4 points, 53% aux tirs, 41% à trois-points, 69% aux lancers-francs, 10,8 rebonds et 5,2 passes, +8,4 de différentiel en cinq matches
Vs Toronto Raptors : 23 points, 46% aux tirs, 31% à trois-points, 60% aux lancers-francs, 14 rebonds et 5,8 passes, +1,4 de différentiel en cinq matches

En bleu, la statistique la plus faible
En rouge, la statistique la plus forte

Il est clair que le natif d’Athènes est bien plus gêné par la défense des Raptors que celle de n’importe quelle autre équipe. Ça, c’est d’abord dû à l’énorme boulot de Kawhi Leonard de ce coté du parquet. Il est rare qu’une superstar s’occupe personnellement de bloquer le meilleur attaquant adverse aussi souvent sur une série de playoffs. Il est clairement le meilleur « 2 way player » de la ligue et le basketteur qui se rapproche le plus de Michael Jordan et Kobe Bryant d’un point de vue stylistique. Le tir à trois-points en plus – et plusieurs aspects du jeu en moins. Des vrais purs scoreurs capables de partir en mission défensive pendant plus de quarante minutes et sur sept matches de suite.

Mais ce n’est évidemment pas que le travail de Kawhi. C’est un ensemble. C’est collectif. Dès le début de la saison, les Raptors ont été présentés comme de potentiels candidats aux finales NBA parce qu’ils comptaient justement dans leur effectif un grand nombre de défenseurs polyvalents et interchangeables. Ça se sent sur cette série. Surtout que Marc Gasol, ex-DPOY, a ramené sa science à Toronto entre temps. Avec l’Espagnol, Leonard, Pascal Siakam, parfois Serge Ibaka, Kyle Lowry, le robuste Fred VanVleet, Norman Powell et Danny Green quand il le décide, les Dinos ont une armada d’inspecteurs gadgets qui forment un mur difficile à franchir.

Ils sont durs sur l’homme. Ils maîtrisent le timing des prises-à-deux et courent pour recouvrir à temps. Leurs rotations sont appliquées. Ils sont vifs et puissants, à l’image de Siakam, qui de la dynamite dans les jambes. Il est plus fin qu’un pivot mais c’est une vraie force de la nature. Et que dire de Leonard. Toronto limite Milwaukee à 106 points marqués sur 100 possessions et c’est évidemment mieux que n’importe quelle autre équipe qui a fait aux Bucks plus de trois fois cette saison.

Giannis Antetokounmpo face à ses propres limites

C’est à Antetokounmpo que revient la tâche de briser le mur. Parce que c’est ce que font les superstars. Mais c’est maintenant qu’il est vraiment exposé à ses limites. Si vous êtes des lecteurs fidèles et anciens de BasketSession (déjà, merci), vous savez sans doute qu’il est l’un de nos chouchous depuis des années. Depuis son arrivée en NBA en réalité. Et, oui, OK, au début c’était surtout pour le côté spectaculaire et… drôle du jeune homme débarqué chez les pros de nulle part. Nous avons cru en lui très tôt. Nous sommes tout de même en mesure de réaliser quand il y a quelque chose qui coince.

Aujourd’hui, il est un athlète absolument incroyable. Peut-être même du jamais vu en NBA. Pas contre, il peut clairement devenir un meilleur basketteur. Il y a une dissociation à faire entre les deux. Il n’est pas un mauvais basketteur. Son jeu de jambes, par exemple, est digne des plus grands. Mais son bagage technique est encore trop peu complet dans certaines situations. Et ce n’est pas que le tir ! Le premier réflexe est souvent de mettre en avant l’éventuelle maladresse d’un joueur. Parce que le basket est un sport d’adresse. Ça va au-delà de ça dans le cas présent.

Pour Giannis, il lui manque peut-être même un dribble. Il fait la même taille que Durant et les deux sont incroyablement mobiles pour leur gabarit. Mais il y a un qui a une sacrée aisance balle en main et il porte une tunique de Golden State. Antetokounmpo est monstrueux en transition. Il est encore trop limité sur attaque placée. Ses mouvements ne sont pas encore assez aiguisés pour dominer ses adversaires en un-contre-un une fois qu’il démarre arrêter. Hier soir, il a eu du mal à déborder Serge Ibaka quand il ne partait pas lancé à pleine vitesse.

Son tir peu fiable rassure les défenses qui préfèrent lui fermer complètement l’accès à la raquette. Budenholzer a riposté en entourant sa star de quatre shooteurs, ce que n’importe qui suit les Bucks réclamait depuis déjà deux ans mais que ni Jason Kidd ni Joe Puntry n’ont eu l’idée de mettre en place. Sauf que dans les fins de matches, quand le jeu se resserre et se ralenti, les forces d’Antetokounmpo disparaissent progressivement. Au final, Milwaukee ne peut même pas vraiment passer la balle à son meilleur joueur pour débloquer des situations tendues. Toute la pression retombe alors sur les épaules d’Eric Bledsoe et Khris Middleton. Deux bons joueurs. Mais pas deux gars armés pour la tâche.

Un schéma qui ne marche plus ?

La question ne se pose même pas à Toronto. Dès que c’est chaud, c’est Kawhi qui hérite du ballon. Il est nettement moins prévisible que Giannis. Il est plus technique. Plus talentueux, même. Le meilleur joueur à l’Est a le numéro deux et il a un maillot des Raptors.

Après, on peut aussi se demander si ce n’est pas aussi l’attaque de Milwaukee qui montre ses limites. Pas seulement Giannis ou l’excellente défense de Toronto mais bien le système de jeu de Budenholzer, un très bon coach sans aucun doute. Oui, il a apporté du spacing à cette équipe. Mais du spacing en largeur. Il y a aussi un certain spacing en profondeur qui est important. Exemples avec deux situations.

Ici, Kawhi Leonard a tout l’espace pour manœuvrer. Ses coéquipiers sont tous allés se nicher sous le panier. Alors, oui, il aura peu d’espace pour attaquer le cercle en théorie. Mais il n’a même pas besoin d’aller jusqu’au là à chaque fois. Parce que tel un Kobe – nouveau parallèle (et Kobe copiait MJ) – il est meurtrier à mi-distance. Ses partenaires sont justement suffisamment loin pour qu’il ait l’espace pour cuisiner son défenseur dans une zone de quatre ou cinq mètres. Il va attaquer, caler un step-back ou prendre un tir à mi-distance, voire à trois-points. Giannis ne maîtrise pas ça. Deuxième exemple.

Oser le changement

Voilà ce à quoi Antetokounmpo (au poste bas sur la photo ci-dessus et derrière l'arc sur celle ci-dessous) ou n’importe quel attaquant des Bucks fait face : un mur de trois défenseurs. Pas facile de percer cette première ligne. Donc non seulement Giannis a des limites mais en plus la défense adverse les expose encore plus… à moins que ce ne soit l’attaque de sa propre équipe. Milwaukee continue de jouer avec deux ailiers à 45 degrés, un gars dans l’axe et deux autres dans le corner. Ce qui permet cette ligne de trois défenseurs.

Le staff pourrait varier ses systèmes. Il y a des options. Par exemple, jouer au poste bas. De préférence avec Antetokounmpo. OK, il a du mal en départ arrêté mais une machine comme lui peut dézinguer ses adversaires sur deux ou trois mètres près du panier. Le pick-and-roll – ou pick-and-pop avec Brook Lopez – est aussi une solution. Pourtant, les Bucks continuent de se reposer, plus ou moins évidemment, sur les mêmes schémas. Par peur du changement ? Après tout, cette formation a été la plus forte en NBA cette saison. Et ça rejoint ce que disait aussi Giannis : « nous sommes la meilleure équipe de la ligue. » OK. Vrai. Au point de ne pas oser varier à un moment crucial de la saison.

Il n’y avait pas de raisons de le faire à 2-0. Ni même à 2-1 après avoir perdu en prolongation. Les Bucks pouvaient rester confiants en étant à 2-2 avant un match à domicile. Mais maintenant quoi ? Ils sont dos au mur. Il y a des ajustements à faire. Peut-être faudrait-il jouer plus petit, avec Antetokounmpo en pivot. Mais ça voudrait dire relancer un Tony Snell qui n’a quasiment pas été aligné. Pas facile psychologiquement. Pour la première fois, cette équipe doute. Au pire moment d'une excellente saison