Les Raptors, champions atypiques mais superbes champions

Antoine PimmelPar Antoine PimmelPublié

La construction des Toronto Raptors est quasiment du jamais vu dans l'Histoire de la NBA. Focus sur une équipe titrée qui est partie de rien.

Les Toronto Raptors champions NBA 2019 ont bien failli ne jamais exister, ce qui, c’est vrai, est sans doute à peu près le cas pour n’importe quelle équipe qui a décroché le titre un jour. Ce qu’on veut dire par-là, c’est qu’il y a toujours eu une ou deux décisions clés qui ont amené à la construction d’une équipe sacrée. Elles ont toutes une histoire à raconter. Pour la franchise canadienne, ça a commencé en 2013, avec l’arrivée de Masai Ujiri à la tête de l’organisation. Il était alors considéré comme l’un des dirigeants les plus prometteurs et les plus talentueux de la ligue après son passage aux Denver Nuggets – où il a négocié le transfert de Carmelo Anthony vers les New York Knicks avant d’être élu meilleur GM NBA.

Le Nigérian avait une philosophie : ne surtout pas se retrouver coincé au milieu du tableau. La pire place en NBA pour de nombreux dirigeants et observateurs. Dans les faits, c’est avoir une équipe pas assez forte pour jouer le titre mais trop talentueuse pour réellement tanker et ensuite dénicher un choix de draft très haut placé. C’est la vie peu trépidante des formations classées entre la dixième et la sixième place de chaque Conférence. Parfois même entre la douzième et la cinquième pour ratisser large. Au moins la moitié des franchises du championnat occupent ce « No man’s land », pour reprendre le terme d’Ujiri.

Le dirigeant a donc rejoint Toronto en 2013, une franchise alors peu populaire auprès des stars américaines. L’équipe avait d’ailleurs un fort accent international, mais sans le talent des San Antonio Spurs en la matière. Vince Carter n’y a pas fait long feu. Chris Bosh non plus. Dès qu’un joueur doué y débarquait via la draft, il se jetait sur la première occasion pour mettre les voiles. Sauf que Carter, Bosh et compagnie ont fait des petits dans l’Ontario. Ils ont inspiré des jeunes générations.

Et en 2013, le meilleur prospect universitaire est un certain Andrew Wiggins. Un Canadien. Originaire de Toronto. Il est alors considéré comme une superstar en puissance (sic) (soupir) (ricanement). Lui, c’est sûr, sera prêt à rester pour défendre les couleurs de la franchise de sa ville natale. Ça semble évident, non ? Sauf qu’il est annoncé dans le top trois de la draft 2014. Il est même perçu comme le favori pour être choisi en premier. Et les Raptors sont loin de pouvoir se mêler à cette course. Ils ont manqué les playoffs la saison précédente, certes, mais en gagnant 34 matches.

Il suffisait peut-être d’un transfert ou deux pour se retrouver au fond du trou. Masai Ujiri le savait. Alors il n’a pas hésité. N’oublions pas sa philosophie : pas de terre du milieu. Tout en haut. Ou tout en bas, avec l’espoir de remonter tout en haut en draftant un « cornerstone », une pierre fondatrice d’un sacre futur. Ici, Andrew Wiggins (sic) (soupir) (ricanement). En décembre 2013, il expédié Rudy Gay, l’un des deux meilleurs scoreurs de l’équipe, aux Sacramento Kings contre des joueurs de seconde zone : des John Salmons, Patrick Patterson, Chuck Hayes, etc.

Ce transfert devait couler l’équipe. Mais ce n’était pas suffisant. Ujiri avait prévu un deuxième échange. Cette fois-ci avec des New York Knicks désespérés. Kyle Lowry devait partir à Manhattan en l’échange d’Iman Shumpert et d’un choix de draft, en plus du compte Twitter de Metta World Peace. Un accord avait été trouvé pour le deal. Mais au dernier moment, James Dolan, le propriétaire des Knicks, aurait mis son veto. Transfert annulé. Lowry est resté. Le départ de Gay lui a permis de se développer et il a libéré le jeune DeMar DeRozan qui a soudainement explosé. Les Toronto Raptors ont gagné 48 matches et ils ont disputé les playoffs cette saison.

Ujiri a mis du temps à le reconnaître publiquement mais il est évident qu’il voulait d’abord faire exploser l’effectif pour reconstruire de zéro. Il l’a finalement avoué à demi-mots à Zach Lowe juste après le titre.

« On a transféré Rudy pour voir où on en serait. Est-ce qu’on va tout casser ? C’est là que la chance s’en mêle. On se comporte comme si on était des génies. Mais dans ce business, vous avez besoin de chance. »

Pendant des années, les Dinos se sont alors affirmés comme l’une des meilleures équipes de la Conférence Est. Mais sans jamais passer le cap (le cap LeBron James). Et c’est là où la chance a laissé place au talent et à la prise de risque. Plutôt que de continuer à se faire ouvrir – pardonnez l’expression – en playoffs, le dirigeant a osé sacrifier DeMar DeRozan. Avant de parler de l’échange, il faut comprendre qui était DeRozan pour la franchise. Encore aujourd’hui, à Toronto, vous croiserez plus de supporters avec un maillot floqué du numéro 10 de DD que celui de n’importe quel autre joueur. Il était une icône locale et il l’est toujours.

DeRozan est le premier All-Star à avoir vraiment juré fidélité à l’Ontario et au Canada. Il voulait devenir le Kobe Bryant du Nord, lui qui a pourtant grandi à Los Angeles en tant que fan des Lakers. Il n’a même pas cherché à écouter le pitch des Californiens quand il s’est retrouvé agent libre en 2017. Il a directement pris le maximum aux Raptors. C’était plus que le meilleur joueur de l’équipe. Mais Ujiri a osé l’envoyer ailleurs.

Il ne l’a pas juste transféré. Il l’a échangé contre une superstar, certes, mais une superstar en fin de contrat ! Un Kawhi Leonard qui, avant même l’officialisation du deal, a fait savoir via son entourage qu’il « ne voulait pas mettre les pieds à Toronto ». Vous imaginez la prise de risque ? Balancer le visage de la franchise pour un gars qui pourrait s’en aller un an après seulement et laisser l’organisation dans le flou total. Pire encore. Parce que oui, il y a pire. Cette star en question sortait d’une saison blanche (9 matches seulement) après être allé au bras de fer avec les San Antonio Spurs.

Les Toronto Raptors, dynastie à venir ou déjà une fin de cycle ?

Leonard était alors présenté comme un personnage énigmatique. Avec des proches étranges – tonton Dennis – qui tiraient les ficelles de sa carrière. Et dont l’état de santé était incertain puisque personne ne savait réellement ce qui se passait avec sa blessure aux quadriceps. Ujiri l’a quand même fait.

La suite est désormais connue : Leonard s’est hissé sur le toit du monde et il a emmené la franchise avec lui. Champions NBA. Waouh. Mais n’oublions pas les autres choix payants du management. Pascal Siakam, drafté en fin de premier tour. Le transfert de Marc Gasol en février dernier. L’Espagnol a été très précieux lors des demi-finales de Conférence. Fred VanVleet, déniché alors qu’il avait snobé le soir de la draft ! Des paris qui ont fonctionné.

Reste à savoir si c’est le début d’une nouvelle ère pour les Toronto Raptors… ou l’aboutissement d’un boulot commencé en 2013. Masai Ujiri est désormais convoité par les Washington Wizards, franchise en perdition prête à mettre 10 millions sur la table pour recruter l’architecte des champions en titre. Kawhi Leonard est aussi libre de signer où bon lui semble. Si les Canadiens perdent ces deux éléments centraux, ils devront presque repartir … de zéro. Fou après un titre. S’ils restent, ils pourront partir à la conquête d’autres sacres. Celui-ci restera atypique. Et magnifique, là aussi.

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