Ginobili, la grinta et les « pipí cucú » : quand Omar Da Fonseca nous racontait l’Argentine

Omar Da Fonseca raconte Manu Ginobili, Bahía Blanca et la culture sportive argentine, entre basket, éducation, grinta et comparaison avec Maradona.

Ginobili, la grinta et les « pipí cucú » : quand Omar Da Fonseca nous racontait l’Argentine

Huit ans après la retraite de Manu Ginobili, la place qu'occupe l'Argentin dans l'histoire du basket n'a évidemment plus besoin d'être défendue. Mais au-delà du joueur génial et du quadruple champion NBA, il y a aussi ce qu'il incarnait dans son pays et ce que sa génération racontait de la culture sportive argentine.

En 2018, à l'occasion de la retraite de Ginobili, nous avions justement posé la question à Omar Da Fonseca. Le truculent consultant de beIN Sports, ancien footballeur argentin, ne prétendait pas être un spécialiste du basket. En revanche, son regard sur la société argentine, sur Bahía Blanca et sur la différence entre des figures comme Ginobili, Maradona ou Carlos Tevez était passionnant.

Avec le recul, certains passages prennent même une saveur particulière, notamment lorsqu'il évoque le milieu social et culturel dans lequel a grandi Manu Ginobili, ou cette manière très argentine d'apprendre extrêmement tôt la compétition, la ruse et la grinta.

Entretien initialement publié dans le numéro 63 de REVERSE en 2018, légèrement édité pour cette republication.

« En Argentine, on le considère comme le Messi de la sélection »

REVERSE : Omar, tu es une légende au micro pour les matches de foot, mais est-ce que tu t'en sortirais sur du basket, l'autre grand sport collectif en Argentine ?

Omar Da Fonseca : Quand je jouais à Tours, l'équipe de basket était en première division et on allait voir les matches, donc ça m'intéressait. Je ne connais pas suffisamment les aspects purement techniques pour avoir la prétention de pouvoir commenter du basket. Mais je comprends le jeu et les postes ! J'avais un ami qui jouait en sélection et j'ai aussi suivi ce qu'ont fait Manu Ginobili ou Luis Scola.

REVERSE : Justement, on ne peut pas parler de basket argentin sans évoquer El Manu...

Omar Da Fonseca : En Argentine, on le considère comme le Messi de la sélection depuis des années. C'est le leader technique, toujours dans l'élégance, dans la beauté gestuelle. Il est évidemment très apprécié et populaire. Dans sa région de Bahía Blanca, où l'on joue traditionnellement énormément au basket, c'est une icône. Sa particularité, c'est aussi qu'il a toujours « bien présenté » et renvoyé une image respectable et admirable de sa personne. Ce n'est pas le cas de tous les sportifs argentins...

REVERSE : On a pourtant l'impression que le peuple argentin aime magnifier ces sportifs un peu sulfureux.

Omar Da Fonseca : Les Maradona ou les Tevez sont populaires, évidemment, mais pas seulement pour leur immense talent. Ils le sont aussi pour de mauvaises raisons. Ils ne représentent pas forcément la majorité des Argentins sur le plan moral. Manu Ginobili ou le tennisman Juan Martín del Potro sont dans une veine, une philosophie différente.

REVERSE : C'est-à-dire ?

Omar Da Fonseca : En termes de comportement, ils ne montrent pas la même chose. Quand ils représentent l'Argentine, on sent leur fierté, mais ils ont aussi un recul objectif et lucide que n'ont pas forcément d'autres sportifs. Ils ont connu l'Europe, les États-Unis, et reçu une formation et une éducation qui leur ont permis d'être plus ouverts sur le monde. Moins « bourrins », si je peux dire, que peuvent parfois l'être des footballeurs ou des rugbymen, même lorsqu'ils sont eux aussi partis à l'étranger... On parle de gens qui, selon moi, évoluent dans une dimension différente. À Bahía Blanca, le contexte est très universitaire et les sportifs de là-bas, comme Manu Ginobili, sont souvent mieux préparés intellectuellement et viennent d'un milieu social plus élevé. Parfois, on dit que ce sont des gens un peu raffinés, des « pipí cucú », comme on dit là-bas (rires).

« Très tôt, on t'endoctrine presque pour que tu fasses du sport »

REVERSE : Il y a une culture du sport en Argentine assez fascinante quand on compare avec la France, par exemple.

Omar Da Fonseca : Le sport est magnifié. On le met presque trop en évidence. En France, on te parle d'éducation scolaire, d'apprendre des concepts, l'histoire du pays et des autres... En Argentine, on vit dans une société où, dès le matin à la télévision, tu peux voir les entraînements de River, Boca et des autres grandes équipes sur plusieurs chaînes différentes. Le nombre de gens abonnés aux chaînes de sport est impressionnant. Très tôt, on t'endoctrine presque pour que tu fasses du sport. Tu peux regarder mon carnet de santé : à huit mois, j'étais déjà socio de Vélez Sarsfield. On t'oblige presque à te sentir concerné. Les femmes, les grands-mères, tout le monde est dedans. Et c'est une culture omnisports, puisque beaucoup de grands clubs ont des sections football, basket, volley, tennis...

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REVERSE : À l'école aussi, c'est donc très axé sur le sport ?

Omar Da Fonseca : Tu peux faire du sport du matin au soir dans certains cas. On pense différemment. Les sports de réflexion sont aussi intégrés à l'éducation. Les échecs et les dames peuvent être considérés comme une matière. On accepte presque davantage que tu sois ignorant de l'histoire du pays que de l'histoire du sport. Très jeune, il y a cette idée de compétitivité, de concurrence. Tu es galvanisé pour accomplir une performance. Et on t'enseigne rapidement ce côté vicelard, rusé, un peu « pute ». C'est là qu'est parfois la limite... On a longtemps continué à valoriser la main de Maradona, « la main de Dieu ». Comment veux-tu expliquer à tes enfants que c'est quelque chose de formidable alors que le gars a simplement dérogé à la règle et trompé l'arbitre ?

REVERSE : Quelle a été la portée du titre olympique remporté en 2004 ?

Omar Da Fonseca : Les basketteurs et cette génération avec Manu Ginobili, Luis Scola ou Andrés Nocioni sont une vraie fierté en Argentine. Les gens, et évidemment les fans de basket, aiment rappeler qu'ils ont battu Team USA. Ce n'est pas comparable à ce que provoque un sacre en football, mais ça a eu un très bel écho. Surtout qu'ils ont gagné avec de la classe, du génie et de la grinta. C'était plaisant pour les puristes, mais aussi pour ceux qui suivaient moins le basket auparavant. Le fait qu'ils aient renvoyé une belle image de l'Argentine joue aussi là-dedans, évidemment. En tout cas, personnellement, j'ai énormément de respect pour les basketteurs argentins.