Non, boycotter les playoffs ne sert pas à rien

Non, boycotter les playoffs ne sert pas à rien

Les joueurs NBA mettent la pression sur les propriétaires en menaçant de boycotter les playoffs. Un geste fort et peut-être décisif.

Shaï MamouPar Shaï Mamou  | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / Edito

Celle-là, on ne l'avait pas vue venir. La NBA non plus, d'ailleurs. Quelque part, on vivait un peu dans l'illusion que si les joueurs avaient décidé de venir à Disney World pour finir la saison, seule la propagation du Covid dans la bulle pouvait y mettre un terme. C'était oublier un peu vite que ce n'est pas uniquement à cause de la pandémie que beaucoup hésitaient à aller en Floride. La bulle a permis aux joueurs d'oublier (un peu) le coronavirus. Pas les violences policières et le racisme systémique qui gangrènent le pays. L'affaire Jacob Blake est venue rappeler à tout le monde que ce ne sont malheureusement pas des semaines de manifestation dans les rues et la meilleure volonté du monde qui feraient disparaître un mal aussi profondément ancré.

Floquer de jolis mots et de belles idées sur un maillot a un impact tristement limité. Rusten Sheskey, l'officier qui a tiré sur Jacob Blake 7 fois à bout portant, dans le dos, sous les yeux de ses enfants, s'en moque sans doute pas mal. Idem pour Kyle Rittenhouse, ce jeune homme de 17 ans qui a voulu faire le justicier et a abattu deux personnes pendant les émeutes de Kenosha (où s'est déroulé le drame) avant de quitter les lieux sous le nez de la police. Là-bas, les officiers mettent plus facilement en joue des citoyens noirs passifs que des suprémacistes blancs pas encore majeurs qui se promènent avec des fusils d'assaut. Les vœux pieux de la NBA n'ont pas non plus eu d'influence sur Tucker Carlson, le journaliste de Fox News, capable de laisser entendre à l'antenne, devant les millions de téléspectateurs de cette infâme bouillie cérébrale, que Rittenhouse "devait rétablir l'ordre car personne d'autre n'y arrivait".

On a pu lire ou entendre, en France notamment, qu'il était anormal que les joueurs manquent de reconnaissance envers une ligue qui les soutient. Qu'ils avaient déjà de la chance de pouvoir s'exprimer librement et devaient faire leur job... Ou bien simplement que leur action ne servirait pas à grand chose. C'est sans doute parce qu'en tant que Français, on ne comprend pas bien que le sport est un vecteur puissant et une source possible de changement. Cela a déjà été le cas par le passé, avec des athlètes d'abord brocardés, puis trop tardivement réhabilités et encensés pour leur rôle dans la lutte pour un semblant d'égalité : Muhammad Ali, Jackie Robinson, Arthur Ashe, Bill Russell ou Colin Kaepernick...

Il nous est aussi impossible de réaliser complètement ce que vivent les noirs américains, qu'ils soient stars NBA ou citoyens lambda. La France a ses propres problèmes de violences policières et de racisme à régler, c'est un fait. Mais rien dont l'ampleur nous permettrait de nous rendre compte de l'atmosphère générale.

Les Lakers et les Clippers veulent stopper la saison, les autres vont-ils suivre ?

Nous aussi, on était évidemment heureux et excités que la saison ait repris malgré ce contexte si unique. Mais comment ne pas comprendre l'envie de la plupart des joueurs de quitter la bulle aujourd'hui pour être auprès de leurs proches et tenter d'agir sans la distraction qu'est le basket ?

Quand Kyrie Irving et d'autres ont tenté d'inciter leurs camarades à ne pas se rendre en Floride pour cette raison précise, le réflexe avait été de considérer que Kyrie était un emmerdeur et que la plateforme offerte par la bulle était une belle opportunité de mettre en lumière les problèmes du pays. Ça ne servait à rien, se disait-on, de ne pas jouer au basket. Erreur. La NBA a, comme au moment de la mort de George Floyd, permis de braquer les projecteurs sur l'injustice et l'insoutenable violence du système envers une partie de la population.

Ce qu'ont fait les Bucks et ce que s'apprêtent peut-être à faire les autres n'a rien d'un caprice. C'est une décision mue par l'angoisse, la colère et un immense ras-le-bol. Mais aussi une décision réfléchie. Si LeBron James et les autres ont décidé de mettre une telle pression en indiquant leur envie d'annuler les playoffs, c'est dans un but précis. Les propriétaires des franchises et la ligue n'ont jusque-là fait qu'encadrer le besoin des joueurs de défendre leur envie d'une réforme sociale profonde. En gros, tant que ça joue et que le portefeuille peut continuer de se remplir, vous pouvez dire ce que voulez. Sauf que les joueurs attendent désormais autre chose.

Parmi les propriétaires et les gens influents de la ligue, se trouvent beaucoup d'hommes (et quelques femmes) qui ont des connexions importantes avec le monde politique, que ce soit sur le plan fédéral ou national. Betsy DeVos, la femme du proprio du Magic, est la ministre de l'Education de Donald Trump. James Dolan a activement financé la campagne de Trump en 2016 et en fera vraisemblablement de même en 2020. D'autres ont déjà tiré les ficelles dans l'état où est implanté leur franchise sur le plan économique, et continuent de les tirer. Mais que font justement ces fortunes pour faire en sorte que la situation évolue favorablement à tous les niveaux ?

Les joueurs attendent des garanties. Qu'on ne leur fasse pas simplement la promesse qu'ils pourront exercer leur liberté d'expression en mettant un genou à terre. Il ne peut plus y avoir de contradiction ou de flou entre des joueurs qui se battent pour des valeurs et contre une situation intolérable, et des patrons à la position ambiguë. Ces derniers ont besoin des joueurs pour prospérer. Le contraire n'est plus aussi vrai qu'avant.

Ce boycott peut et doit faire réellement bouger les choses cette fois. S'il faut se passer de NBA pendant un an, ou même pendant cinq ou dix ans pour en arriver là, alors on l'acceptera sans broncher.

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