Oxmo Puccino : L’interview perdue

Oxmo Puccino : L’interview perdue

En fouillant dans nos archives, nous avons retrouvé une interview inédite d'Oxmo Puccino. On ne pouvait bien entendu pas la garder pour nous.

Théophile HaumesserPar Théophile Haumesser  | Publié  | BasketSession.com / HOOP CULTURE / Culture
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Comme la culture basket ne s'arrête pas aux lignes du terrain et que l'actualité est grandement ralentie, BasketSession a décidé d'ouvrir ses horizons en vous proposant des contenus « hoop culture » qui peuvent rebondir plus loin que le ballon orange qui nous passionne. Voici donc une interview d’un véritable orfèvre de l’écriture, Oxmo Puccino.

Cette interview ne date pas d’hier. Elle date même d’un sacré moment, puisqu’elle a été réalisée il y a une quinzaine d’années, alors qu’Oxmo Puccino venait de sortir son troisième opus, Le Cactus de Sibérie et qu’il s’apprêtait à sortir son premier album live (Black "Tour" Desperado). A l’époque, j’écrivais pour une revue spécialisée dans la musique, Rap Mag, qui m’avait proposé d’aller m’entretenir avec Pucc’. L’idée était à la fois de parler de son évolution, mais aussi de conduire une partie de l’entretien comme si je m’entretenais directement avec son alter go, le Black Desperado.

Il était d’ailleurs question qu’Oxmo pose habillé en Black Despé sur la cover. Au dernier moment, le label et le mag n’ont pas pu trouver de terrain d’entente pour le choix artistique de la couverture et ce qui devait être un long entretien s’est finalement transformé en court article. Depuis, cette interview dormait dans mes archives. Pour moi, cette interview avait été une vraie révélation. Je dois avouer qu’à l’époque, j’avais largement commencé à décrocher du rap français et que je n’avais jamais vraiment accroché au style si particulier d’Oxmo. Pour préparer l’interview, je m’étais malgré tout plongé dans ses trois premiers albums et j’en étais ressorti impressionné. J’avais pu découvrir une écriture fine et un artiste entier, aux choix esthétiques totalement assumés. Même chose pour l’entretien en lui-même, qui me reste en tête comme un vrai bon moment passé entre deux passionnés de son.

A son arrivé dans les locaux de son label où nous nous étions donné rendez-vous, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, Ox avait sorti de son sac à dos un cahier, un stylo et… sa MPC qu’il trimbalait avec lui. Tout de suite, ça m’avait parlé. Drôle, pertinent, affable, là où il m’avait le plus bluffé ce jour-là, c’est en citant spontanément en exemple le groupe (injustement méconnu) Hard Knocks. Moi qui avait le sentiment que, depuis le tournant des années 2000, les rappeurs hexagonaux connaissaient de moins en moins bien leur propre musique et ses racines, j’en étais ressorti avec une toute nouvelle perspective et même un brin d’espoir que le Black Desperado pourrait bel et bien redresser la tendance. Depuis, Oxmo Puccino n’a cessé d’avancer et d’affiner son art, voici l’occasion de se replonger en arrière et de mesurer son évolution au fil des années. Enjoy !

L'interview du Black Desperado

BasketSession : D'où vient le Black Desperado ?
Oxmo Puccino : Le Black Desperado est un super héro qui a été aperçu dans de nombreux pays. Il s’est illustré récemment grâce à la chanson d’un artiste dont je ne connais plus le nom qui m’a honoré sur un morceau, parce que j’ai sauvé une musique qu’on appelle le rap français, il paraît que ça marche là-bas. Je suis né de l’injustice musicale qui est née il y a très longtemps, je n’ai pas d’âge.

BasketSession : C’est quoi le taf du Black Despé ?
Oxmo Puccino : Il tue toutes les mauvaises chansons pour essayer de rendre le monde musical plus beau. C’est comme le vrai monde, mais musical. Il y a les méchants, les requins, il y a plein de trucs…

BasketSession : Et donc là, il a commencé par le rap français…
Oxmo Puccino : (Il coupe) Non, ça a commencé bien avant, avec les musiques gitanes, espagnoles, les musiques du Pérou aussi. Comme ici, c’est moins populaire, forcément on en a moins parlé, mais le Black Desperado ne fait pas de différence.

BasketSession : Qu'est-ce qui est arrivé au rap français ?
Oxmo Puccino : Il a été victime d’une usurpation d’identité et d’un kidnapping. Parce que de mauvaises chansons l’ont kidnappé et se sont faites passer pour lui pendant assez longtemps. On a donc cru que le rap français était mauvais, qu’il était devenu fou, qu’il ne pensait qu’à l’argent alors que des imposteurs avaient pris sa place. Ça se rétablit peu à peu parce qu’il a été délivré.

BasketSession : Il va mieux maintenant ?
Oxmo Puccino : Il va un peu mieux, il n’a pas à se plaindre.

"En mûrissant et en s'intégrant à la société, le rap français a perdu un peu de sa profondeur."

 

BasketSession : Comment le Black Despé juge l'évolution du rap français ces dix dernières années ?
Oxmo Puccino : Le Black Despé n’a pas étudié le rap français, parce qu’il s’occupe de beaucoup de musiques. Mais ce qu’il a retenu du rap français, c’est qu’il a grandi. Quand il l’a connu, il n’était qu’un enfant et quand il a été délivré des griffes de ces chenapans de kidnappeurs, il avait atteint l’âge adulte. La raison pour laquelle il a été ainsi victime de jalousie, c’est qu’entre temps, il est un peu parvenu à faire sa place dans ce monde musical dont il avait toujours été exclu, marginalisé. Il a appris à s'assumer et à faire un peu d'argent. Il a gagné un peu de respect, parce qu'il est reconnu par les impôts. Il s'exporte assez bien. Au début, il avait du mal à s'intégrer à la société et à s'accorder avec d'autres sensibilités musicales. Et ça, je dirais que le Black Desperado y est pour quelque chose, parce qu'il lui a conseillé d'être plus ouvert et d'essayer de conserver son originalité qui lui fait de plus en plus défaut avec l'âge. En mûrissant et en s'intégrant à la société, il a perdu un peu de sa profondeur.

BasketSession : Tu penses que le rap français a vraiment passé le cap de la crise d'adolescence là ? Il est vraiment entré dans l'âge adulte ?
Oxmo Puccino : Il est passé à l'âge adulte, parce qu'il a fait beaucoup d'erreurs, mais maintenant il a des enfants qui rappent aussi. Il a une histoire, un parcours. Maintenant, il a même des rôles dans les films. Dans un film qui s'appelle « Mensonges et trahisons », qui raconte l'histoire d'un nègre, un ghostwriter, le dernier travail qu'il devait faire c'était la biographie d'un artiste de rap. Je pense que c'est une reconnaissance et que tout ceci n'était pas possible il y a quelques années encore. En tout cas, il a grandit et il a mûri.

BasketSession : Qu'est-ce qu'il écoute en ce moment le Black Despé ?
Oxmo Puccino : Il écoute Candy Staton, des groupes brésiliens dont il ne connaît pas les noms, il écoute un peu de zouk, beaucoup de jazz. Il écoute moins de rap français, parce que depuis qu'il a écouté cet artiste qui a écrit une ode à sa gloire, il en a été perturbé. C'est difficile à croire que cet artiste ait réussi à écrire aussi bien son histoire, on dirait presque qu'il l'a vécue. Depuis qu'il a découvert cet artiste, il a du mal à en écouter d'autres. Mais sinon, il a entendu parler d'un artiste qui s'appelle Karim, ou Rim-K qui se débrouillait bien. Egalement des jeunes de Marseille, des ténors saxo Soprano.

BasketSession : Le Black Despé est visiblement fan de cinéma, est-ce qu'il y a des films qui l'ont marqué récemment ?
Oxmo Puccino : Oui, notamment par le film « Ray » qui est proche d'un chef d'œuvre. Mais il a aussi apprécié un film aussi conventionnel que « Mes parents, mon beau-père et moi », parce qu'il est fan de Dustin Hoffmann et de Robert De Niro. « Ghost In The Shell », un manga japonais. Ça aussi c'est du cinéma. Un film que je déconseille aux âmes sensibles, c'est « Saw » avec Danny Glover, c'est un film ignoble. Le Black Despé est un passionné depuis de très longues années.

BasketSession : Est-il également un gros mangeur de livre ?
Oxmo Puccino : Énormément, tellement gros mangeur qu'il oublie les titres des livres qu'il lit. Il est frappé par les écrits qui sont de la couleur de sa cape, à savoir les romans noirs. Notamment, les auteurs de la période Blackspoitation, tels que Donald Goines ou Chester Himes Récemment, j'ai lu un livre de Gibran Khalil Gibran que j'ai beaucoup aimé. J'avais commencé à lire la biographie de Quincy Jones, mais elle est assez mal écrite, je trouve. Je lis énormément : magazines, livres…

BasketSession : A quand un bouquin du Black Despé alors ?
Oxmo Puccino : Vu qu'il a des critères de qualité très élevés, il rechigne à se mettre à la tâche, mais il y pense énormément.

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