Matthew Strazel, le patron inattendu des Bleus

Excellent contre la Slovénie puis décisif en Suède, Matthew Strazel s’affirme à 24 ans comme l’un des nouveaux cadres de l’équipe de France.

Matthew Strazel, le patron inattendu des Bleus

Il n’a que 24 ans et pourtant Matthew Strazel donne parfois l’impression d’être là depuis dix ans. Ce qui, à l’échelle de sa carrière, n’est d’ailleurs pas si loin de la vérité. Lancé très jeune dans le grand bain, responsabilisé à l’ASVEL puis à Monaco, habitué aux matches d’EuroLeague alors qu’une bonne partie des joueurs de son âge cherchaient encore leur place dans une rotation professionnelle, le meneur français a accumulé les kilomètres bien plus vite que la moyenne.

La dernière fenêtre de qualification pour la Coupe du monde a encore renforcé une impression qui grandit depuis plusieurs années : Strazel n’est plus seulement un très bon joueur de complément pour les Bleus. Il est en train de devenir l’un de leurs cadres. Contre la Slovénie, il a compilé 13 points, 6 passes, 3 rebonds et 2 interceptions en seulement 22 minutes. Trois jours plus tard, dans un match nettement plus compliqué en Suède, rebelote : 13 points, 6 passes et 3 rebonds en 20 minutes, sans perdre le moindre ballon.

Les chiffres ne retranscrivent qu’imparfaitement son importance. Alors que la France était empêtrée dans un match extrêmement laborieux offensivement à Stockholm, c’est lui qui a pris les commandes, avec onze points dans le troisième quart-temps. De quoi faire sauter le verrou suédois et permettre aux Bleus de reprendre le contrôle d’une rencontre qui commençait sérieusement à sentir le piège.

Le meneur que les Bleus cherchaient ?

Depuis la retraite de Tony Parker et la disparition de Thomas Heurtel du paysage tricolore, le poste de meneur est régulièrement présenté comme l’un des rares endroits où le réservoir français paraît moins vertigineux qu’ailleurs. C’est sans doute vrai. Des joueurs ont rempli la mission, parfois très bien, mais sans qu’un patron incontestable du poste ne s’installe durablement.

Strazel réveille les Bleus, longtemps dans le dur en Suède

Strazel est peut-être en train de changer cette perception. Le jeune marié n’a jamais eu le talent brut le plus époustouflant des équipes dans lesquelles il a évolué, mais il s’y est toujours construit un rôle déterminant. Et à chaque fois, en mettant sous le nez des sceptiques un niveau de jeu bien plus élevé que de prime abord. Chez les Bleus, le désormais ex-Monégasque organise, joue avec une intensité permanente et ne recule pas devant de gros tirs.

C’est aussi pour cela que la comparaison avec Andrew Albicy vient assez naturellement. Pendant des années, Albicy a été quasiment indéboulonnable en sélection parce qu’il apportait des choses qui dépassaient largement sa ligne de statistiques : de la dureté, de la défense, du sérieux, du leadership et la capacité à faire tourner une équipe remplie de joueurs plus talentueux que lui.

Strazel possède une partie de ces qualités avec, à notre sens, un plafond supérieur, plus de capacité à sanctionner offensivement, davantage de création et peut-être la possibilité de devenir non seulement un excellent organisateur, mais l’un des meilleurs meneurs européens.

Ironie de l’histoire, Strazel expliquait justement dès sa première convocation chez les A vouloir « beaucoup s’inspirer d’Andrew Albicy ». Quelques années plus tard, il commence doucement à reprendre certaines de ses fonctions, en y ajoutant sa propre dimension.

Il voulait des responsabilités, il est prêt à les assumer

Sa prochaine étape en club devrait justement nous apprendre beaucoup. Après quatre saisons à Monaco, Strazel a choisi de quitter la France pour rejoindre l’Anadolu Efes. Ce n’était pas faute d’options. Dans son entretien accordé à First Team cet été, il expliquait avoir été sollicité par quasiment toute l’EuroLeague. Le choix de l’Efes dit surtout quelque chose de l’évolution de ses ambitions. Strazel ne cherchait plus simplement un gros club. Il voulait peser. Il l’a résumé très clairement au moment d’évoquer son choix : « C’est un bon compromis : avoir des responsabilités en restant dans une équipe compétitive. »

Pendant longtemps, la trajectoire de Strazel a été celle d’un jeune joueur qui devait se faire une place au milieu de joueurs établis et de créateurs dominants comme Mike James et Élie Okobo. Il fallait profiter de chaque minute, accepter que son rôle change et parfois regarder les fins de match depuis le banc.

Aujourd’hui, le regard posé sur lui est différent. Strazel ne débarque plus à l’Efes comme un gamin prometteur qui essaiera de gratter du temps de jeu. Il arrive comme un international français, vice-champion olympique et meneur déjà référencé en EuroLeague.

Du caractère, parfois trop

Pour y parvenir, il devra aussi montrer que son tempérament est maîtrisable au plus haut niveau. Sa dernière saison monégasque s’est terminée dans une atmosphère extrêmement lourde, entre les problèmes financiers et administratifs du club et une fin de parcours particulièrement mouvementée.

Strazel lui-même n’est pas sorti indemne de ce contexte. Lors du match 3 de la finale de Betclic Élite contre Paris, ses propos envers l’arbitre Mehdi Difallah lui ont valu une suspension qui l’a privé du match 5 décisif.

Cette facette peut lui coûter cher et il devra encore apprendre à la maîtriser. Mais elle raconte aussi quelque chose de Strazel : ce n’est pas un joueur neutre. Il fait partie de ces garçons dont on dit qu’ils ont de la personnalité, sur le terrain comme en dehors. Lorsqu’il prend la parole, on l’écoute.

Son long entretien accordé à First Team cet été avait précisément laissé une impression assez forte à ce niveau-là. Strazel y est apparu extrêmement à l’aise, mature dans son analyse de sa propre carrière et capable de revenir sans détour sur les moments compliqués. Même lorsqu’il parle de ses relations avec les autres joueurs, on sent déjà cette compréhension du collectif et des équilibres. À propos d’Okobo, avec qui il a partagé plusieurs années entre l’ASVEL et Monaco, il expliquait par exemple :

« Ça fait cinq ans qu’on joue ensemble, je sais ce qu’il aime, il sait ce que j’aime. »

Une petite phrase qui dit aussi beaucoup du joueur qu’est devenu Strazel. Un meneur qui ne réfléchit pas simplement à ce qu’il peut produire, mais aussi à la manière dont il peut faire fonctionner ceux qui l’entourent. À l’écouter pendant près d’une heure, difficile de ne pas voir apparaître un profil de leader. Voire de capitaine.

Une vraie tête de capitaine

Cela ne signifie évidemment pas que Strazel va récupérer prochainement le brassard de l’équipe de France. Victor Wembanyama vient d’être nommé capitaine et possède toutes les qualités sportives et symboliques pour incarner la nouvelle ère des Bleus. Sauf que Victor ne disputera vraisemblablement pas toutes les fenêtres internationales de sa carrière.

Matthew Strazel a une tête à faire partie de ceux qui porteront la voix du groupe en son absence. Il connaît déjà parfaitement les Bleus, a vécu les Jeux Olympiques de Paris et possède une expérience disproportionnée par rapport à son âge.

Il y a quelques années encore, il était le gamin qu’on lançait dans le grand bain. Aujourd’hui, il ressemble de plus en plus au joueur auquel on peut confier les clés. Avec ce que cela implique de plus naturel encore lorsqu’on évolue au poste de meneur.

Strazel-Francisco, un problème de riche

Avec les performances solides du futur Stambouliote, Frédéric Fauthoux a des options devant lui et de la réflexion quant à l’articulation de son backcourt. Avec le statut en Europe que s’est taillé Sylvain Francisco notamment, il y a de quoi faire en la matière.

Les associer longtemps n’est probablement pas la configuration la plus naturelle, notamment à cause de leur petit gabarit. Cette fenêtre l’a encore montré. En revanche, pouvoir alterner entre deux meneurs désormais installés au très haut niveau européen est un luxe que la France n’avait pas toujours eu ces dernières années.

Francisco peut dynamiter un match par sa créativité, son agressivité et sa capacité à créer son propre tir. Strazel apporte davantage de contrôle, de défense et cette impression de pouvoir remettre les quatre autres joueurs dans le bon sens. C’est peut-être finalement l’une des meilleures nouvelles de cette fenêtre internationale.

La France savait déjà qu’elle possédait des intérieurs hors normes, des défenseurs de très haut niveau et une quantité presque absurde d’ailiers capables de prétendre aux grandes compétitions. Elle est peut-être aussi en train de découvrir qu’elle possède son meneur pour les années à venir.

Pas forcément celui que l’on avait imaginé à ce poste il y a quelques années. Mais peut-être, finalement, exactement celui dont les Bleus avaient besoin.