Non, Kyrie Irving à 1,98 m n’aurait pas été meilleur que Michael Jordan

Kyrie Irving aurait-il été meilleur que Michael Jordan avec 10 centimètres de plus ? Jeff Teague l’affirme, mais la comparaison a ses limites.

Non, Kyrie Irving à 1,98 m n’aurait pas été meilleur que Michael Jordan

Il y a une différence entre imaginer un joueur encore plus fort et réécrire complètement la hiérarchie de l’histoire. Jeff Teague a franchi ce pas en assurant que Kyrie Irving, s’il avait mesuré 1,98 m comme Michael Jordan, aurait été meilleur que MJ. L’idée est séduisante sur le papier : donner dix centimètres de plus à l’un des attaquants les plus doués techniquement de tous les temps, forcément, ça donne envie de sortir la calculette. Sauf que Jordan n’est pas devenu Jordan simplement parce qu’il avait la taille idéale pour un arrière. Et c’est là que la comparaison commence sérieusement à coincer.

Teague a développé son idée dans le Club 520 Podcast avec un argument assez simple : qu’est-ce que Kyrie ne sait pas faire avec un ballon ? Il dribble mieux que pratiquement tout le monde, peut shooter dans toutes les situations et possède une variété de finitions près du cercle difficilement égalable. Avec dix centimètres supplémentaires, il n’aurait, selon lui, quasiment plus aucune faiblesse.

Sur le plan offensif ? On veut bien discuter. Sur l’ensemble de ce qui constitue un basketteur ? Beaucoup moins.

Un Kyrie de 1,98 m serait effectivement terrifiant

Commençons par donner raison à Teague sur un point : imaginer Irving avec dix centimètres supplémentaires est assez effrayant.

À sa taille actuelle, il possède déjà probablement l'un des arsenaux techniques les plus complets jamais vus chez un arrière. Son handle peut raisonnablement prétendre au titre de meilleur de l’histoire, sa finition des deux mains est exceptionnelle et sa capacité à créer un tir dans pratiquement n’importe quelle situation appartient à une catégorie très fermée. Maintenant, donnons-lui la taille de Jordan.

Les Mavs s'amusent des rumeurs sur Kyrie Irving

Les angles de passe changent. Les tirs au-dessus des défenseurs deviennent plus faciles. Finir près du cercle face aux intérieurs devient moins compliqué. Il peut davantage jouer au poste, absorber les contacts et punir les changements défensifs. Toute cette technique appliquée à un corps plus grand pourrait effectivement produire un attaquant absolument délirant.

Il existe même une version du débat dans laquelle on pourrait suivre Teague : « Kyrie Irving à 1,98 m aurait pu être un meilleur attaquant que Michael Jordan. »

C’est déjà une affirmation énorme. Elle serait loin d’être incontestable, puisque Jordan a tout de même terminé dix fois meilleur marqueur NBA et affiche 30,1 points de moyenne en carrière. Mais au moins, là, il y aurait matière à discuter.

Le problème arrive avec le mot « meilleur ».

Jordan n’était pas Jordan simplement parce qu’il mesurait 1,98 m

Ajouter dix centimètres à Kyrie Irving ne lui donne pas automatiquement les autres caractéristiques physiques de Jordan.

C’est même le principal biais de cette expérience de pensée.

Michael Jordan ne dominait pas parce qu’il était un arrière de 1,98 m. Il dominait parce qu’il combinait cette taille avec une explosivité exceptionnelle, un premier pas ravageur, une détente phénoménale, de la puissance, une coordination hors normes et une capacité à encaisser le contact qui lui permettait d’être extrêmement agressif vers le cercle.

Changer la taille d’un joueur change aussi potentiellement son centre de gravité, sa vitesse, ses appuis et donc son dribble. Rien ne garantit qu’un Irving de 1,98 m conserverait exactement la même vivacité, les mêmes changements de direction ou cette façon unique de garder le ballon très bas malgré la vitesse d’exécution.

Pour que l’hypothèse fonctionne, il faut donc déjà tricher un peu : imaginer exactement le Kyrie que nous connaissons, avec exactement ses qualités techniques et sa fluidité, simplement agrandi.

Il faudrait aussi lui donner la défense de Jordan

C’est sans doute le trou principal dans le raisonnement de Teague. Michael Jordan a été sélectionné neuf fois dans le meilleur cinq défensif de la NBA. Il a également été élu Defensive Player of the Year en 1988, une saison durant laquelle il a parallèlement tourné à 35 points par match, terminé meilleur marqueur et remporté le MVP. Il a aussi été meilleur intercepteur de la ligue à trois reprises.

Ça compte légèrement lorsqu’on cherche à déterminer qui est « le meilleur joueur ». Kyrie Irving n’a évidemment jamais approché ce niveau d’impact défensif. Lui ajouter dix centimètres l’aiderait probablement : davantage de longueur, plus de possibilités sur les changements et moins de situations où un adversaire peut chercher à l’exploiter physiquement.

Cela ne transforme pas automatiquement un défenseur capable d’être correct lorsqu’il est impliqué en l’un des meilleurs défenseurs extérieurs de son époque. C’est là que la distinction entre « joueur offensivement plus talentueux » et « meilleur joueur » devient essentielle.

Même si l’on acceptait que Kyrie à 1,98 m dispose d’un arsenal offensif supérieur à celui de Jordan, il faudrait encore compenser l’écart considérable existant de l’autre côté du terrain.

Et il manque encore l’ingrédient le plus difficile à copier

Reste enfin quelque chose qui n’apparaît ni dans une taille ni dans une fiche de statistiques : la personnalité. Il ne s’agit pas de raconter que Kyrie Irving manquerait de courage ou de caractère. Son CV contient suffisamment de grands moments pour écarter cette idée, à commencer évidemment par son tir lors du Game 7 des Finales 2016.

Simplement, la psychologie de Jordan fait partie intégrante du joueur qu’il était. Son obsession de la compétition, son besoin parfois maladif de trouver une source de motivation, sa capacité à transformer la moindre contrariété en défi personnel, son exigence envers lui-même comme envers ses coéquipiers : tout cela a participé à son niveau de domination.

Pour le meilleur comme pour le pire, d’ailleurs. Une partie de ce qui rendait Jordan aussi extraordinaire sur un terrain ne devait probablement pas être très agréable à côtoyer au quotidien. Peu importe ici : cette personnalité faisait partie du package.

Kyrie a un rapport au basket, à la compétition, à sa carrière et même au monde qui est complètement différent. Rien de tout cela ne l'empêche d'être un joueur exceptionnel. Simplement, si l’on veut construire artificiellement un basketteur « meilleur que Jordan », il faudrait aussi intervenir sur cette partie-là. On peut mesurer Kyrie à 1,98 m. On ne peut pas lui ajouter artificiellement la psychologie de Jordan.

Plus talentueux ? Peut-être. Meilleur ? C’est autre chose

La déclaration de Jeff Teague dit finalement quelque chose d’intéressant sur la manière dont on utilise aujourd’hui le mot « talent ». Si l’on parle de maîtrise du ballon, de variété des finitions, de toucher, de capacité à shooter des deux côtés, à improviser et à inventer offensivement, Irving fait partie des basketteurs les plus doués que l’on ait jamais vus. Avec dix centimètres supplémentaires, sa palette deviendrait encore plus absurde.

On pourrait même défendre l’idée qu’un Kyrie de 1,98 m posséderait davantage de solutions offensives différentes que Jordan. Seulement, Michael Jordan n’était pas simplement un grand arrière extrêmement doué. Il était aussi l’un des athlètes les plus extraordinaires passés par la NBA, l’un des meilleurs défenseurs extérieurs de son époque, un scoreur historiquement dominant et un compétiteur dont la personnalité elle-même faisait partie de son impact.

Si Teague avait simplement dit qu’un Kyrie de 1,98 m aurait pu devenir un attaquant encore plus fort que Jordan, le débat aurait été passionnant et, aussi fou que cela puisse paraître, défendable. Pour en faire un meilleur joueur que Michael Jordan tout court, en revanche, dix centimètres ne suffisent probablement pas.