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James Harden : Sous la barbe

Théophile HaumesserPar Théophile Haumesser Publié

Mais au fait, que cache donc James Harden derrière sa barbe ?

James Harden fêtait son 29ème anniversaire hier, il nous a semblé opportun de marquer le coup en ressortant le portrait que nous avions fait du dernier MVP en titre dans le numéro 51 de REVERSE, paru en mai 2015.

Les barbus ne sont jamais neutres. Qu’ils figurent dans la catégorie des sociopathes notoires (Barbe Bleu, Charles Manson, Chuck Norris, le Père Noël), des génies indiscutables (Sigmund Freud, Victor Hugo, Rick Rubin, Auguste Rodin), des casse-couilles attachants (Jean Yann, Zach Galifianakis, le Capitaine Haddock) ou des mecs trop cools (Carlito Brigante, Action Bronson, Clyde Frazier, Jeffrey Lebowski) leur attribut pilaire semble toujours ajouter une dimension supplémentaire à leur mystique. A tel point qu’on peut parfois se demander si ce n’est pas tout simplement un moyen de détourner notre attention. Et si la barbe n’était qu’un leurre ?

James Harden ou la nouvelle théorie de la relativité

James Harden

James Harden est sans doute le joueur le plus in du moment. Précurseur de la tendance hipster au poil long, il arbore sa barbe hirsute aux quatre coins de la NBA avec un aplomb aussi déconcertant que sa progression ces trois dernières années. Après l’avoir portée proche du menton, puis l’avoir entretenue jusqu’à une longueur mesurée, il a depuis décidé de lui lâcher la bride et de la laisser foisonner comme bon lui semblait. Une célébration du corps qui pourrait sembler très post-soixante-huitarde – ambiance Parliament-Funkadelic, LSD et amour libre – mais qui a bien plus vocation à brouiller les pistes.

Pendant qu’on rigole ou qu’on bloque sur le buisson qui recouvre sa mâchoire, on en oublie de s’intéresser à ce qu’il masque. James Harden est en passe de succéder à son ancien pote Kevin Durant dans la catégorie des meilleurs marqueurs de la ligue. De quoi exciter les foules, pas vrai ? Un gros scoreur avec une bebar de derviche-tourneur et une crête de footeux, c’est trop dingue pour être vrai. On dirait une version manga de la NBA, avec des prises d’appel qui propulsent le joueur au-dessus des buildings et des shoots qui montent tellement haut qu’on en voit le terrain se déformer. Sauf qu’en réalité, James Harden est un gars qui met des lay-ups, des lancers-francs et des trois-points. Dit comme ça, on pense plus à Valéry Demory qu’à un nouveau Kobe Bryant.

Bien sûr, il y a aussi quelques dunks rageurs, un ou deux dribbles croisés ou des feintes de gaucher qui font tituber les défenseurs comme des poivrots, mais dans l’ensemble, le gros de sa production est là : lay-ups, lancers, trois-points. Soir après soir, après soir, après soir… Malgré toute sa hype actuelle, ce n’est pas la diversité de sa palette offensive qui fascine le plus, mais la régularité métronomique avec laquelle il répète la même partition à l’infini sans que quiconque, pour l’instant, n’arrive à le faire déjouer. Pourtant, cela fait bien longtemps qu’il persécute les défenses de cette façon, ça remonte même à des années avant qu’il n’apparaisse sur les radars des recruteurs.

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Contrairement aux trois derniers MVP en date, LeBron James, KD et Derrick Rose, rien ne semblait le prédisposer à un tel parcours. Sans atout majeur ou inné, avec aussi peu de jump que de poil au menton, James Harden était un ado lambda avec des rêves plein la tête, mais peu de raisons tangibles d’y croire. C’est souvent le cas quand on vient du Sud de Los Angeles et qu’on a grandi dans un quartier à la frontière de Compton. Dernier d’une fratrie de trois, avec huit ans d’écart avec son frère le plus proche, et élevé par sa mère célibataire, il n’avait personne pour lui enseigner le basket ou le pousser à s’endurcir. Alors il l’a fait tout seul, en sortant son panier mobile devant sa baraque pour enchaîner les séries de shoots.

Déjà à l’époque, il était plutôt du genre solitaire. Les crises d’asthme à répétition qui le forçaient parfois à rester cloîtré à la maison n’ont rien arrangé. La chance qu’il a eue, c’est qu’au moment de rejoindre le lycée d’Artesia High, il est tombé sur un entraîneur visionnaire : Scott Pera. Comme Daryl Morey, le GM des Rockets, bien plus tard, Pera ne s’est pas focalisé sur ses défauts, mais sur ce qu’il avait la capacité de faire mieux que quiconque. Il lui a certes fait travailler ses points faibles – en arrivant, son seul véritable atout était sa précision sur réception shoot – mais toujours en gardant en tête ses qualités intrinsèques et non pas les canons du moment qui réduisent le potentiel d’un joueur de basketball à ses strictes aptitudes physiques.

Si tu n’as pas une détente à la Gerald Green, apprends à jouer sur terre, tôt ou tard, même les meilleurs jumpers finissent par redescendre. Si tu ne peux pas tracer plus vite que tout le monde, ralentis tes moves jusqu’à faire chuter le rythme cardiaque de tes adversaires. Dans « changement de direction » et « changement de vitesse » le plus important, c’est le mot commun, surtout si les deux se combinent. La détente et la rapidité sont relatives et temporaires. La maîtrise, elle, est immuable.

« Les grands athlètes apprennent à jouer dans les airs, James a appris à jouer au sol », expliquait son mentor à Sports Illustrated, il y a quelques mois. « Il savait comment s’arrêter net, comment feinter, comment voir le temps et l’espace. »

« Pace and space », les deux mots que scandent tous les adorateurs du temple du « moneyball » durant leurs grands moments de transe. A 15 ans déjà, James Harden était sans le savoir en train de s’armer pour devenir l’illustration même du « joueur moderne », ce condensé de talent pur et de traitement du jeu par les données statistiques brutes pour toujours plus d’efficacité, qui met le feu aux tempes de Daryl Morey et de ses disciples. Mais à l’époque, il n’était même pas encore un prospect. Les contours de son potentiel étaient bien trop vagues pour pouvoir intriguer qui que ce soit. Alors il a travaillé, inlassablement, répétant ses gammes jusqu’à l’écœurement. Pera avait un plan pour ça.

« Il lui faisait faire toujours le même exercice, durant lequel il devait convertir huit double-pas de suite tandis que son coach le percutait avec des protections de foot US », raconte Lee Jenkins de SI. « Et ils avaient toujours le même pari : si Harden tentait plus de six lancers-francs dans un match, son coach lui devait un hamburger ; dans le cas contraire, il devait se taper des sprints. »

D’une certaine façon, difficile de ne pas faire un parallèle entre la façon dont il a appris le basket et celle mise en avant par certains centres de formation européens. En catégorie jeunes, les qualités athlétiques peuvent encore faire la différence à elles seules. Mais une fois en senior, elles ne suffisent plus à dominer si elles ne s’accompagnent pas d’une maîtrise technique suffisante. Pendant que certains enchaînaient les tomars en rêvant du Slam Dunk Contest, Harden était déjà en mode LTL : lay-ups, trois-points, lancers.

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