Isiah & Magic, l’histoire d’une amitié brisée

Isiah & Magic, l’histoire d’une amitié brisée

Magic Johnson et Isiah Thomas ne sont plus en guerre. Mais entre les deux légendes, le passif est lourd et leur amitié ne pourra plus jamais être la même.

Shaï MamouPar Shaï Mamou  | Publié  | BasketSession.com / MAGAZINES / G.O.D.

Depuis quelques jours, et particulièrement depuis la diffusion de l'épisode de "The Last Dance" autour de la rivalité entre les Chicago Bulls et les Bad Boys de Detroit, Isiah Thomas fait beaucoup parler de lui. "Zeke" est comme entré dans une opération rédemption, pour que ses Pistons et le joueur qu'il était soient un peu mieux considérés dans l'histoire de la NBA. C'est une noble cause. Mais c'est aussi la garantie pour lui de se heurter à l'ego de ses anciens rivaux ou au manque de soutien de certains de ses amis.

On n'a presque pas entendu Magic Johnson s'exprimer sur l'absence d'Isiah Thomas au sein de la Dream Team, ni même sur le mérite de ses accomplissements avec Motown pour barrer la route à Michael Jordan. On pensait pourtant que leur amitié, réparée après des années de brouille, était repartie comme en 40. Lors d'un entretien un peu théâtral, mais très émouvant sur ESPN, Johnson et Thomas étaient tombés dans les bras l'un de l'autre, à grands renforts de larmes, en 2017.

Mais pourquoi, au juste, ces deux légendes ont-elle entretenu un froid polaire et mis entre parenthèses une "bromance" assez rare à cette époque ?

Il faut remonter plus de 30 ans en arrière pour comprendre ce qui s'est joué à cet instant.

Depuis la fin des années 2000, les regroupements de stars selon leurs affinités sont monnaie courante. Les joueurs ne se cachent plus. Ils s'entraînent ensemble, passent leurs vacances ensemble et planifient, parfois quelques années à l'avance, de futures collaborations. A l'époque, les liens d'amitié qui pouvaient exister entre les acteurs majeurs de la ligue n'étaient pas mis en avant. Sur le terrain, c'était à la vie à la mort, même s'il fallait parfois se battre concrètement avec un camarade de virée. Isiah et Magic étaient un peu plus que ça.

Ils se sont toujours considérés comme des frères. Les drames personnels de chacun (la disparition du père de Thomas et, peu après, de la soeur de Johnson) ont toujours été encaissés avec le soutien de l'autre. Dans l'une de ses résidences, le Laker avait même baptisé une pièce "la chambre d'Isiah". A chaque fois que les Pistons étaient en ville, Magic laissait les clés de sa voiture à la résidence de l'hôtel où résidaient les Bad Boys afin que son ami puisse en disposer.

Isiah Thomas Magic Johnson

Difficile donc, de jouer la haine et la détestation lors des matches entre les Lakers et les Pistons. Même lors de rencontres des Finales NBA... En 1988, leur embrassade avant un coup d'envoi fait le buzz. Nul besoin d'Internet ou de réseaux sociaux pour mettre le feu. Detroit et L.A. sont censés s'abhorrer et même Pat Riley, alors coach de Magic, est choqué.

"Qu'est ce que tu vas faire maintenant Magic ? Toute ton équipe pense que tu vas être soft sur le terrain", lui lance Riley.

Magic fait alors ce qu'il doit faire. Sur un drive de "Zeke", il le découpe à l'ancienne, le coude en pleine poire. Les deux potes s'accrochent et doivent être séparés.

Les Finales 89, qui sont un remake des précédentes, voient Detroit triompher et la relation entre Johnson et Thomas se crisper davantage. C'est ce que l'opinion publique, pas friande du copinage et qui vit pour ces moments d'intense rivalité, attend d'eux.

A partir de là, la relation tourne au vinaigre.

Rumeurs, boycott et linge sale

En novembre 1991, Magic Johnson annonce au monde qu'il est séropositif. L'éloignement des derniers mois fait que"Zeke" n'a pas été prévenu au préalable et l'apprend presque en même temps que le commun des mortels.

"Un membre du staff des Lakers m'a averti que Magic allait donner une conférence de presse pour annoncer sa maladie. J'étais en voiture avec Mark Aguirre. On s'est arrêtés sous un viaduc, en état de choc. On a pleuré pendant 10, 15 minutes", a raconté Thomas au Washington Times.

Une contrition qui se transforme en scepticisme, à en croire Magic. Son agent Lou Rosen le prévient que Thomas contribue à alimenter des rumeurs sur sa sexualité et le fait qu'il aurait peut-être fréquenté des hommes et contracté le virus de cette manière. A l'époque, la communauté gay est durement touchée par le SIDA et l'homophobie est solidement ancrée dans les vestiaires NBA. Alors que la maladie est encore méconnue, plusieurs membres de la ligue voient la présence de Magic sur les parquets comme une menace sanitaire. Et ce dernier ne comprend pas pourquoi celui qu'il considérait comme un membre de sa famille ne l'aide pas à déminer le terrain.

A ce jour, Isiah Thomas nie pourtant toujours avoir nui à Magic.

"Il a agi en prenant pour argent comptant des informations complètement fausses. Avec l'amitié qu'on avait, je trouvais ça dingue qu'il puisse croire ça. Si j'avais remis sa sexualité en question, cela aurait voulu dire que je remettais la mienne en doute aussi vu qu'on était proches. Les gens l'ignorent peut-être, mais 5 ans avant l'annonce de Magic, l'un de mes frères est mort du SIDA, donc je sais ce que c'est", s'est défendu Thomas dans Sports Illustrated.

On ne saura sans doute jamais ce qu'il en a réellement été, mais la rancune de Johnson est tenace. Lors du processus de sélection de la Dream Team 92, si bien raconté par Jack McCallum dans son livre, on comprend qu'il n'a, lui non plus, rien fait pour que son ancien ami passe le cut. En stricts termes de niveau et de palmarès, la légitimité du meneur des Pistons est pourtant évidente. Même par rapport à John Stockton, qui lui est préféré. Thomas a été deux fois champion NBA moins de trois ans auparavant, alors que l'iconique meneur du Jazz ne vivra deux Finales NBA qu'en 1997 et 1998, cinq et six ans après les JO de Barcelone.

Isiah Thomas Magic Johnson

A cette époque déjà, tout le monde pense que l'unique responsable de l'éviction d'Isiah Thomas est Michael Jordan. La rancoeur de "MJ" envers Thomas et Detroit est de notoriété publique depuis la fin des années 80. Ce n'est que dans le livre "When the game was ours" que Magic évoque partiellement les coulisses de cette mise au ban.

"Isiah a bousillé lui-même ses chances de participer aux Jeux Olympiques. Personne dans ce groupe ne voulait jouer avec lui. Je suis triste pour Isiah, mais il s'est mis tellement de gens à dos dans sa vie sans réaliser pourquoi... Il devrait se rendre compte qu'il a énervé plus de la moitié de la NBA", justifie Magic Johnson dans le livre de Jackie McMullan, précisant que le tournant pris par sa relation avec Thomas est "la plus grande déception de sa vie".

A la sortie du livre, Isiah Thomas est mortifié.

"J'aurais aimé qu'il m'appelle pour me prévenir qu'il allait donner cette version. J'ai toujours cru que notre amitié et notre proximité feraient qu'on se dirait toujours les choses en face plutôt que sur la place publique".

Here we bro again

Ces dernières années, leurs contacts se sont limités à des poignées de main en public. Magic est un communiquant habile qui ne peut pas se permettre de ternir son image de type aimé par tout le monde. Pour la façade, il s'en est donc tenu à des rapports d'apparence cordiaux avec "Zeke". Puis, le temps a fait son affaire... Quelques intermédiaires aussi.

En mars 2017, donc, un échange en duplex sur NBA TV avait déjà fait fondre la glace. Isiah avait félicité Magic pour son arrivée à la tête des Lakers et salué son amour pour cette équipe. Rigolard, le nouveau boss des Angelenos avait renvoyé la balle avec plaisir. Un signe annonciateur qu'une réunion était possible.

C'est finalement cet entretien évidemment façonné pour déclencher l'émotion qui a permis à Magic Johnson et Isiah Thomas d'officialiser la fin de leur conflit. La chose est clairement romancée et les deux hommes ont été aiguillés pour rendre la séquence poignante. Qu'importe. Deux des plus grands joueurs de tous les temps ont enterré la hache de guerre ce jour-là. Mieux, deux des meilleurs amis de l'histoire de la NBA ont pu le redevenir. L'essentiel est finalement là.

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