Ray Allen, mon nom est Personne

Jean-Sébastien BlondelPar Jean-Sébastien BlondelPublié

Pistolero légendaire mais éternel discret, Ray Allen a traversé deux générations de divas sans jamais se mettre en avant. Portrait d’un artiste qui s’est toujours contenté de laisser son œuvre parler pour lui.

« La plupart des gens ne connaîtront jamais vraiment le vrai toi », confiait récemment Ray Allen quadragénaire à Ray Allen adolescent à l’annonce de sa retraite sur The Player’s Tribune.

« Mais ils connaîtront ton œuvre. »

Et ils ne seront pas prêts de l’oublier, cette œuvre unique qui a, comme son auteur, su constamment s’adapter, au point de se réinventer. Mais là où Ray se trompe, c’est que même les joueurs qui étalent une grande partie de leur vie sur les réseaux sociaux et vont jusqu’à confier à des publicitaires la médiatisation de leur image, le grand public ne les connaît pas vraiment. La différence entre lui et eux, au final, c’est que lui n’a jamais cherché à ce qu’on le connaisse.

Discret Allen

Et pour cause. Fils de militaire, sa jeunesse est la répétition sans fin d’un scénario frustrant, dans lequel il doit toujours quitter un endroit au moment-même où il commence à s’y sentir à l’aise, et dans lequel, par conséquent, il se retrouve systématiquement dans des environnements nouveaux et, au moins dans les premiers temps, hostiles. Alors le jeune Ray s’habitue vite à faire abstraction des commentaires mesquins et comprend très tôt qu’il a tout intérêt à ne pas se laisser affecter par ce que les autres, sans le connaître, pensent de lui.

REVERSE 60
Ce portrait de Ray Allen est extrait du numéro 60 de REVERSE

Comme préparation à la vie de sportif professionnel, où l’on peut être échangé en un claquement de doigts et se retrouver déraciné du jour au lendemain à l’autre bout du pays, on fait difficilement mieux. Un aspect du métier qui l’a d’ailleurs frappé dès le soir de la draft, où il aura porté les casquettes de deux franchises différentes en à peine deux heures.

Ray Allen et Kevin Garnett auraient pu jouer ensemble à Minnesota si les dirigeants des Wolves avaient eu une boule de cristal. Mais c’est Stephon Marbury qu’ils voulaient et c’est lui qu’ils ont eu. Inutile de réécrire l’histoire pour tenter d’imaginer à quel point les carrières des deux joueurs auraient été différentes s’ils n’avaient pas attendu onze ans pour jouer ensemble.

Minnesota rêvait d’autant plus d’un duo Marbury-Garnett que les deux étaient déjà potes et les Bucks n’ont drafté Stephon que pour profiter de l’intérêt manifeste des Wolves et exiger un choix de draft supplémentaire. C’est donc à Milwaukee, éternellement dans l’ombre de Chicago, que Ray Allen commence sa carrière pro.

« Cette ville me convient parfaitement », déclare-t-il en 2001 à Sports Illustrated.

« Mais nous avons été dans l’anonymat tellement longtemps que beaucoup de gens ne savent même pas où Milwaukee se situe. »

Pas étonnant qu’ayant passé une partie de sa jeunesse en Angleterre et en Allemagne, l’inculture géographique notoire et abyssale de ses compatriotes le surprenne. Ni qu’il ne semble pas être déçu de se retrouver dans une ville que l’Américain moyen est incapable de situer sur une carte. Si son parcours lui a bien appris une chose, c’est à se taire, bosser sur son jeu et tirer le maximum de chaque situation.

Ce qu’il fait à merveille. Les Bucks, qui n’ont gagné que 25 matches la saison précédente, sont en plein remaniement. Le noyau est jeune, mais le tandem Vin Baker/Glenn Robinson ne convainc pas. Baker est donc envoyé la saison suivante à Seattle dans un gros échange à trois équipes qui comprend notamment Shawn Kemp.

« Je l’appelle la poupée Barbie. C’est un excellent joueur, mais il se soucie trop d’avoir du style. » George Karl

Milwaukee progresse à petits pas, mais Terrell Brandon, meneur insaisissable, est trahi par ses genoux. Un autre super-transfert le remplace par Sam Cassell, et avec l’arrivée sur le banc de George Karl l’équipe commence enfin à prendre forme. Le trio Cassell-Allen-Robinson est l’un des meilleurs de la conférence Est, tandis que la rotation intérieure est misérable.

Ray Allen, qui s’est rapidement adapté au jeu NBA, est l’un des joueurs les plus excitants et les plus élégants de la ligue. All-Star dès sa quatrième saison, il a tout pour être le boss incontesté de son équipe… sauf la volonté de l’être.

« Je l’appelle la poupée Barbie », confie George Karl à SI en février 2001, « parce qu’il veut être beau. C’est un excellent joueur, mais il se soucie trop d’avoir du style, de faire de belles actions et d’être cool. Le basket, ce n’est pas être cool. C’est un jeu dur et compétitif, et pour gagner il faut être méchant, il faut être un assassin. Ray n’est pas comme ça. »

Vrai diagnostic ou mauvaise interprétation de l’incroyable facilité avec laquelle Ray Allen semble pouvoir scorer ? La réponse vient quelques semaines plus tard, en playoffs, là où les assassins, justement, se donnent généralement rendez-vous.

Si Ray Allen n’avait pas survolé la série, Karl, l’habitué des déceptions printanières, n’aurait pas passé le premier tour, tant la maladresse de Cassell et Robinson (35% chacun) aurait été rédhibitoire. Sans lui, les Bucks n’auraient pas échoué à une petite victoire de la finale NBA, eux qui n’avaient plus passé le premier tour depuis douze ans et qui ne l’ont toujours pas repassé depuis.

Il aura fallu deux matches titanesques d’Allen Iverson, jusqu’alors pitoyable dans la série, pour que Philadelphia survive aux sept matches. Mais Ray a sorti le grand jeu contre son rival de toujours. Qui oserait maintenant insinuer qu’il est trop soft ?

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